Aux chemins de traverse

Les éditions Le Bruit du temps publient une anthologie rassemblant quarante ans de poèmes de Philippe Denis, des notes obstinées, « à ce point de commencement obscur ».


Philippe Denis, Chemins faisant. Poèmes 1974-2014. Préface de John E. Jackson. Le Bruit du temps, 304 p., 18 €


« Où serions-nous allés si – avant même d’ébaucher un pas – nous ne nous étions pas perdus ? », questionne Nugæ (« bagatelles ») du poète, essayiste et traducteur Philippe Denis, né en 1947, et vivant au Portugal.

L’anthologie conçue par l’auteur et son préfacier couvre, dans un ordre qui n’est pas strictement chronologique, quarante années d’écriture, depuis le premier recueil, Cahier d’ombres, paru au Mercure de France en 1974, jusqu’au plus récent, Si cela peut s’appeler quelque chose, paru en 2014. C’est à dessein qu’elle privilégie les premiers livres.

Ainsi, il faut « s’en remettre, une fois pour toutes, à la rêverie », pour émerger (parfois) de la terreur qui point, à celle qui donne, à ce jour navré, une luminosité forte et si belle à la fois.

Certes, il faut prendre le pouls de la réalité, marcher en funambule averti de la page blanche, en « saisonnier du vide ».

Philippe Denis, Chemins faisant. Poèmes 1974-2014

Philippe Denis © D. R.

Car « j’inaugure le poids de vivre dans la sueur du refus » pour rejoindre le monde muet, comme pour désigner le réel le plus ténu, le plus « volatile » comme pour en réduire, savamment ou non, « le traité d’aphasie » lyrique, avec l’ironie mordante, retenue, la frondeur distante, malicieuse – ou nuageuse puisqu’elle risque de tomber –, de qui se sait plus « familier de l’inquiétude », à contretemps de ce blanc dont il faut s’affranchir :  est-il dès lors possible de se tenir à distance de soi pour laisser surgir le dehors, devenu tout aussi oppressant ?

Comment donner à voir, à entendre, ces magnifiques « notes lentes », ces bulletins patiemment rassemblés, voire tels motifs surplombant, telles « provisions de luttes » ravivées qu’il importe de nommer, côte à côte avec ces fleurs, somme toutes disparues, ou seulement froissées, tous ces bouquets foisonnants dans les sous-bois, si proches pourtant des humbles chanterelles, ou d’un bolet aperçu ?

Notons que « ce rien qui nous sauve est toujours au dernier instant sauvé de rien ».

Il y a là une sorte d’ajout paradoxal, un avertissement précieux, un rappel là où le rien gagne en épaisseur. Il offre au lecteur l’ampleur du projet, sa portée « didactique » : où ce qui s’ajoute est toujours et déjà réduit.

C’est la mesure du détachement du « vaurien » lumineux de la phrase.

Pouvoir s’élancer, libre, en un mouvement lucide qui n’ignore pas la langue, une langue rendue étrangère certainement, « langue pleine de mots à la renverse », encore une langue travaillée, passagère, si souvent reprise comme autant de coutures apparentes.

Il y a dans ces Chemins faisant une injonction à lire, à regarder. C’est la conviction ferme de ce qui reste à ranger, à trier, à soupeser pour soi, posé sous l’étal maintenant, ces souvenirs, atrophiés par le temps, qui surgissent inopinément, à l’instar de ces éphémères qui passent sans bruit.

Cependant, à l’orée de l’été chaleureux, « mes cailloux – précis d’éthique vagabonde… » me font signe, doucement.

Shoshana Rappaport-Jaccottet