Le roman de Pierre Goldman

Pierre Goldman est mort en 1979, assassiné. Né en 1944, il perdait une vie engagée, déchiquetée, emprisonnée et marquée du double sceau de la résistance, la sienne, trempée dans l’encre de 68, et celle de ses parents. Il laissait aussi une autobiographie écrite derrière les barreaux, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, et un second livre, plus fictif, excessif, échevelé, au point que son éditeur, Claude Durand, au Seuil, le refusa. L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport fut édité en 1977 chez Julliard, par Bernard de Fallois, peu de gauche. Elle est rééditée aujourd’hui par les éditions Séguier, estampillées « éditeur de curiosités ».


Pierre Goldman, L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport. Séguier, 189 p., 20 €


Curiosité, ce livre, lu quarante ans après la mort de son auteur, en est une. Il a beau être écrit à la troisième personne, il est évidemment très autobiographique, mais peu importe, lisons-le tel quel. De trop nombreux traits l’éloignent du récit d’une vie réelle, même révolutionnaire. La prose est lyrique, souvent ampoulée ; çà et là elle frôle le ridicule mais n’y sombre pas. Le vocabulaire comporte des termes bibliques, messianiques ou anti-messianiques : là encore, il côtoie la parodie mais n’y sacrifie pas. La sexualité est omniprésente, crue, précoce, et liée au livre et à la lecture. La révolution et l’action directe sont d’emblée le point de mire du parcours archétypal du héros. Les noms et les prénoms de tous les personnages sont surdéterminés et sursignifiants, excepté cet « Archibald », « le seul prénom véritablement absurde que j’aie trouvé », avoue la tante et mère adoptive de l’enfant, une ancienne tenancière de bordel juive émigrée à Buenos Aires.

Archibald n’a pas d’enfance. Son histoire commence à sa naissance, ou avant, et enjambe les années jusqu’à l’âge de 12 ans, comme s’il était privé du temps de l’innocence. Le garçon ne va pas à l’école, il est éduqué à la vie et aux morts par sa tante. Nous sommes aux antipodes du roman d’apprentissage. Archibald n’apprend rien, il est le réceptacle de mille et une années d’une histoire juive et européenne, dont la Pologne et la France sont les deux axes, et l’Amérique du Sud l’espace d’une révolution permanente fantasmée. De la vie de cet homme, il ne reste que les grands traits, forcés, appuyés jusqu’à la folie et au passage à l’acte.

Si L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport était une peinture, elle serait grotesque, jetée sur la pierre, violente, hésitant entre la caricature et l’hyper-réalisme, dégageant une profonde angoisse et une réelle morbidité. Tout est paroxystique, grandiloquent, les références philosophiques classiques, les déclarations d’amour et de haine, les amitiés, les événements. Pourtant le livre tient, il ne craque pas sous le poids d’une histoire soixante-huitarde exaltée jusqu’à la corde.

Pierre Goldman, L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport

Pierre Goldman à son procès, en 1974

La deuxième partie du roman met en scène un Archibald tueur en série de flics et de magistrats qui peut difficilement ne pas rappeler les braquages pour lesquels Pierre Goldman avait été condamné. C’est le volet qui embarrassa les lecteurs quand le livre fut publié en 1979. La gêne est facile à imaginer pour quiconque répugne au meurtre, ainsi que le rire qui a dû permettre à beaucoup de s’autoriser à lire ces pages où l’ombre portée de la vie de Goldman semble empêcher la fiction.

En 2019, deux générations plus tard, l’effet est différent. La confusion, la grossièreté des effets, l’outrance sont patentes ; on absout les lecteurs qui ne supporteront pas ces longues pages où le récit des assassinats et des procès se mêle à une glose pseudo-intellectuelle aux accents sadiens (les meurtres sont systématiquement signés d’un objet type olisbos). Avec le recul, pourtant, il est plus facile d’imaginer un Goldman qui se moque de lui-même et de ses camarades, qui se sait empêtré dans un sabir dont il tâche de se débarrasser en le transférant à d’autres.

À qui exactement attribuer les propos que tiennent le Premier ministre et le commissaire Wagner, chargé d’enquêter sur les meurtres, par exemple ? « Ces gens prétendent conférer des allures de farce poétique à la phase pathétique vécue par le pays, c’est insupportable », dit le premier. « Il s’agit certainement d’un gang de philosophes déchaînés qui ont résolu de transformer le monde social en structure incongrue », renchérit le second. Enlevez « prétendent » et « c’est insupportable » de la réplique du premier, et vous approcherez sans doute de la voix de Goldman. L’exercice est moins évident avec la réponse du second, comme si le dédoublement de l’écrivain était impossible à attester définitivement.

Goldman a écrit ce roman après six années passées à Fresnes. On n’a pas de mal à comprendre qu’il ait besoin de régler son compte à l’institution judiciaire. Dans ces conditions, et de son point de vue, parler de farce et de structure incongrue est une manière d’éviter la vengeance à bout portant, d’user d’ironie (sans s’y tenir), de mordre à travers le prête-nom Archibald. Du point de vue du lecteur, la mise à distance permet d’échapper au cadre étroit des années 1970 et de lire L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport comme un carnaval plus large. Le roman est plus qu’un témoignage d’époque. Il trahit une âme tourmentée à l’extrême, brisée, entièrement dégagée des préoccupations matérielles. Il n’est jamais question de posséder ni d’accumuler une quelconque richesse, c’est une des caractéristiques les plus frappantes.

Pierre Goldman, L’ordinaire mésaventure d’Archibald Rapoport

La révolte est là, puissante, transmise à Pierre Goldman par des parents résistants, juifs, menacés et déracinés, et exaltée par le fils. Elle est sincère, mystique, éperdue. Le roman est plein de démesure, de démence, de désespoir. Les dernières lignes envoient Archibald dans les Caraïbes, loin, « au milieu des âmes d’esclaves rebelles ». L’homme s’apprête à écrire et à réfléchir sa vie – nouveau dédoublement. Il laissera six pages à peine avant de mourir en sanglots.

Le temps semble loin du nôtre. Peu de romanciers, voire aucun, ici, en France, aujourd’hui, oseraient mêler autant d’extravagance, d’espérance morte et de cruauté. Peut-être faut-il chercher du côté du théâtre. Le travail de Krzysztof Warlikowski, aussi flamboyant et déraisonnable, vient à l’esprit ; le metteur en scène est polonais lui aussi, né en Pologne et un peu juif du côté d’un grand-père. Plutôt que d’illusion, il parle d’« excitation prolongée » à propos de ce qu’il cherche.

Si l’on s’en tient à la littérature française, un écrivain, ou plutôt un titre, gagnerait à être mis en balance avec le roman de Goldman : La place de l’étoile, de Patrick Modiano. Les deux hommes, que tout semble opposer, sont nés la même année ou presque : Pierre Goldman est né en 1944, Modiano en 1945. Le premier a flambé et il est permis de se demander ce qu’il serait devenu si la mort ne l’avait cueilli à 35 ans. Le second a introduit dans la littérature française contemporaine une voix tamisée, sourde, née après la publication en 1968 de cette Place de l’étoile satirique et hallucinée, à mille lieues de l’œuvre qui allait suivre.

Relisons les premières lignes du premier roman de Modiano. Elles sont troublantes tant elles font écho à la vie de Goldman et à celle d’Archibald : « C’était le temps où je dissipais mon héritage vénézuélien. Certains ne parlaient que de ma belle jeunesse et de mes boucles noires, d’autres m’abreuvaient d’injures. Je relis une dernière fois l’article que me consacra Léon Rabatête […] : “Jusqu’à quand devrons-nous assister aux frasques de Raphaël Schlemilovitch ? Jusqu’à quand ce juif promènera-t-il impunément ses névroses et ses épilepsies ?” »

Pierre Goldman, qui avait pris le maquis au Venezuela, a été assassiné par un groupuscule fascisant que l’on imagine peu philosémite. L’histoire piétine. L’histoire de la littérature, elle, avait tout à gagner à la réédition de cet objet romanesque étrange et accidenté.

Cécile Dutheil

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