Une Phèdre aux multiples visages

Wajdi Mouawad vient d’être nommé à la direction, très convoitée, du théâtre de la Colline. Il remplace Stéphane Braunschweig, lui-même successeur à l’Odéon Théâtre de l’Europe de Luc Bondy, mort en novembre dernier. Il est aussi l’auteur d’un texte écrit pour le spectacle Phèdre(s), présenté dans ce même Odéon. Le metteur en scène, Krzysztof Warlikowski, a associé à cette pièce, maintenant publiée sous le titre Une chienne1, L’Amour de Phèdre de Sarah Kane2, un chapitre du roman de J. M. Coetzee, Elizabeth Costello, et quelques vers de Racine.


Wajdi Mouawad/Sarah Kane/J. M. Coetzee, Phèdre(s). Mise en scène de Krzysztof Warlikowski. Théâtre de l’Odéon jusqu’au 13 mai. Tournée jusqu’en décembre 2016


En 2007, dans des entretiens publiés sous le titre Théâtre écorché, Warlikowski témoignait de sa fidélité aux mêmes interprètes, à l’époque surtout des acteurs polonais. Il a manifestement conçu Phèdre(s) comme une célébration de la protagoniste, Isabelle Huppert, qui avait joué en 2010 dans Un tramway, son adaptation d’Un tramway nommé désir de Tennessee Williams, déjà écrite par Wajdi Mouawad. Il retrouve aussi ses auteurs de prédilection : il a obtenu une pleine reconnaissance internationale au Festival d’Avignon 2002 grâce à Purifiés de Sarah Kane ; dans Apollonia, il a déjà associé au texte de sa compatriote Hanna Krall un chapitre d’Elizabeth Costello de J. M. Coetzee, des extraits de L’Orestie d’Eschyle et d’Alceste d’Euripide.

Comme il considère toujours la tragédie antique comme un « pilier » de son travail artistique, il a cette fois procédé à un montage à partir du personnage de Phèdre chez Euripide et Sénèque ; il en avait confié la version française à Wajdi Mouawad. Mais ce dernier s’est livré à une complète réécriture contemporaine, comme il l’a fait pour Philoctète et Œdipe à Colonne, après la mort de Robert Davreu en 2013. Le poète devait retraduire les sept tragédies de Sophocle conservées dans leur intégralité, pour les mises en scène de Wajdi Mouawad. Trois d’entre elles seront présentées à Chaillot en mai-juin prochain : Ajax dans le texte de Robert Davreu, Inflammation du verbe vivre, (très) « librement inspiré de Philoctète », Les Larmes d’Œdipe, tout aussi « librement inspiré d’Œdipe à Colonne ». Ce printemps, Wajdi Mouawad est donc à l’honneur dans les théâtres nationaux.

Dans la préface d’Une Chienne, l’auteur rappelle « l’origine phénicienne de Phèdre, celle de sa mère Pasiphaé et de sa grand-mère Europe, enlevée par Zeus sur les plages de Sidon où, enfant, nous allions pique-niquer avec mes parents. Cette Phèdre-là était libanaise, palestinienne, syrienne. Elle était de mon sang. J’étais donc à même de réaffirmer à un public européen le fond asiatique de Phèdre. Elle, joyau de l’écriture racinienne, était une levantine, une chienne. Penser cela après les massacres de novembre 2015 à Paris, c’était retrouver les lieux des massacres de mes guerres et de mes exils puisque tel fut aussi le destin du peuple de Phèdre, après que Thésée eut décimé la cité de Minos. »

Isabelle Huppert et Gaël Kamilindi. © Pascal Victor

Isabelle Huppert et Gaël Kamilindi © Pascal Victor

La pièce commence dans un « night-club dans la péninsule arabique » où se produit « une chanteuse arabe ». Elle se divise en cinq épisodes intitulés : « Beauté », « Cruauté », « Innocence », « Pureté » et « Réalité » Dans le premier, Phèdre n’est introduite qu’indirectement par la prédiction d’Aphrodite ; celle-ci dialogue avec la Vierge Marie, l’entraîne dans le tournage d’un film pornographique : « Aphrodite en train de lécher la chatte de Marie. Ça ne va pas laisser indifférent », avant l’Annonciation du dénouement : « Marie et l’Ange jouissent. / L’Ange se rhabille / Il remet ses ailes / La Vierge regarde Phèdre pendue. » Les épisodes centraux restent associés à la passion pour Hippolyte, mais la protagoniste y vit aussi une ardente relation homosexuelle avec Œnone, et suit un grand chien noir sur les traces de son enfance avant de l’éventrer.

Krzysztof Warlikowski ne crée que partiellement cette nouvelle pièce de Wajdi Mouawad issue de sa commande, mais il a saisi l’occasion de monter L’Amour de Phèdre presque dans son intégralité. « Sarah Kane donne quelque chose directement en quelques mots, minimalisés dans un acte direct », disait-il, après sa mise en scène de Purifiés. Ensuite, à partir du chapitre « Éros », il reprend l’interrogation d’Elizabeth Costello – la protagoniste du roman de J. M. Coetzee – sur les amours des dieux et des mortels. Il a introduit, non pas le personnage du poète Robert Duncan, associé à un souvenir ému de jeunesse, mais celui d’un maître de conférences, préposé à la présentation de l’invitée, exposé à des réparties caustiques lors de ses tentatives d’intervention sur la misandrie, Freud ou le désir du pénis, chargé des quelques répliques d’Hippolyte à l’aveu de Phèdre chez Racine (acte II, scène 5). Dans la troisième heure de la représentation, la conférence, interrompue par ce morceau d’anthologie, terminée avec un sourire par la phrase : « Je vous remercie de votre attention », est apparue à une partie des spectateurs comme le grand moment longtemps attendu, après le texte de Wajdi Mouawad, très inégal comme d’autres de ses écrits, et la pièce de Sarah Kane, moins convaincante que le reste de son œuvre fulgurante, peut-être empêtrée dans la transposition contemporaine du mythe antique.

Isabelle Huppert dans Phèdres © Pascal Victor

© Pascal Victor

Mais Isabelle Huppert, elle, est éblouissante de bout en bout, sans pour autant éclipser ses partenaires. Le spectacle commence par la performance de la superbe danseuse Rosalba Torres Guerrero et la reprise par Norah Krief de la chanson Al-Atlal, écrite pour Oum Kalthoum. Il se poursuit très vite par l’apparition d’une « Aphrodite soûle », affublée d’une longue perruque filasse : entrée saisissante d’une très grande comédienne prête à tous les excès, aux abandons parfaitement maîtrisés. Elle s’expose sans répit sur scène ou sur des écrans, par exemple dans la projection en gros plan d’un orgasme filmé en direct, partagé avec le jeune Gaël Kamilindi, Hippolyte chez Wajdi Mouawad et aussi le chien noir. Dans la pièce de Sarah Kane, quand la protagoniste s’est déjà suicidée par pendaison, son portrait géant continue à dominer la rencontre entre Hippolyte (Andrzej Chyra, un des acteurs polonais les plus souvent distribués par Warlikowski) et un prêtre (Alex Descas, aussi Thésée et un médecin), à être témoin de la scène de fellation entre eux. L’adaptation d’Une chienne, qui supprime le personnage de la Vierge, qui réduit beaucoup le rôle d’Œnone (Norah Krief) par la disparition de la relation homosexuelle, confirme le choix de magnifier pleinement l’interprète de cette Phèdre aux multiples visages.

Après plus de trois heures de représentation en matinée, le dimanche 20 mars, Isabelle Huppert a ouvert l’hommage à Luc Bondy. Dans le même tailleur-pantalon noir que la conférencière Elizabeth Costello, elle a commencé la soirée par une minute de silence et la lecture d’extraits de Dites-moi qui je suis pour vous de celui qui était aussi un véritable écrivain. Victoire Du Bois et Clotilde Hesme, avec des poèmes de Toronto, Bulle Ogier, avec un fragment de Mes dibbouks, ont apporté d’autres exemples de cette activité heureusement reconnue par l’éditeur Christian Bourgois. L’art du metteur en scène au théâtre et à l’opéra était évoqué par des interprètes présents sur le plateau, pour des témoignages, ou des scènes jouées, par exemple Dominique Reymond et Micha Lescot dans Les Chaises d’Eugène Ionesco. D’autres apparaissaient dans des documentaires, des captations ou un premier montage du film tourné en 2015 dans les différents espaces de l’Odéon, comme un adieu, avec Les Fausses Confidences de Marivaux, par Luc Bondy à un lieu de prédilection. Mais l’émotion est venue plus encore des anciens et fidèles compagnons, Peter Handke, Peter Stein, Richard Peduzzi.


  1. Wajdi Mouawad, Une chienne, Leméac/Actes Sud-Papiers, 2016.
  2. Sarah Kane, L’Amour de Phèdre, L’Arche, 2002.

À la Une du n° 9

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