Lawrence Ferlinghetti, sympathique voyageur

Lawrence Ferlinghetti, poète américain, fondateur de la librairie et maison d’édition City Lights à San Francisco (qui publia en 1956 Howl d’Allen Ginsberg dans la célèbre collection « Pocket Poets »), est sans doute l’un des derniers représentants de la Beat Generation : il a eu cent ans le 24 mars. Ses journaux de voyage, publiés en 2015 aux États-Unis, sont aujourd’hui traduits en français sous le titre La vie vagabonde.


Lawrence Ferlinghetti, La vie vagabonde. Carnets de voyage 1960-2010. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Seuil, 561 p., 25 €


L’activité poétique et éditoriale de Lawrence Ferlinghetti a toujours été liée à des positions personnelles de gauche – il s’opposa dès la première heure à la guerre du Vietnam et était proche des mouvements du « Free Speech ». C’est donc en homme engagé qu’il voyage aux quatre coins du monde dans La vie vagabonde, invité à participer à des congrès politiques ou littéraires, à des lectures de poésie, etc. Parfois, c’est afin de solliciter de nouveaux manuscrits pour Pocket Poets, et, à une occasion, pour effectuer un séjour linguistique pendant plusieurs mois avec sa famille dans une petite ville espagnole.

Lawrence Ferlinghetti, La vie vagabonde. Carnets de voyage 1960-2010

Lawrence Ferlinghetti © Christopher Michel

La « route » de Ferlinghetti n’est donc pas la catabase beat initatique des Ginsberg, Kerouac… mais celle d’un homme curieux, ouvert sur le monde et persuadé tant des pouvoirs de la poésie que des devoirs du poète. Une des intentions de son écriture comme de son travail d’édition a toujours été, en effet, d’attirer un public parfois non savant à une lecture exigeante sur la base d’un fond commun de dissidence et de non-conformisme. Typique est donc une de ses premières traductions dans le magazine de sa librairie en 1953, celle du « Cancre » de Prévert qui « dit non avec la tête / Mais […] oui avec le cœur ». Typique aussi, cette fois-ci de son engagement politique, quelque soixante ans plus tard, en 2012, son refus d’un prix de poésie de 50 000 euros du PEN Club hongrois parce que financé en partie par un régime de droite, autoritaire, ennemi des libertés et de la justice sociale.

C’est ce Ferlinghetti généreux, plein d’énergie, qui apparaît dans La vie vagabonde. Il y présente des carnets, pour quelques-uns déjà publiés mais pour la plupart inédits et venus de papiers qu’il a remis à la bibliothèque Bancroft de l’université de Berkeley. Un certain nombre de ses dessins  sont également inclus.

Lawrence Ferlinghetti, La vie vagabonde. Carnets de voyage 1960-2010

Lawrence Ferlinghetti & Gordon Cairnie, Harvard Square (1965) © Elsa Dorfman

Le livre, qui couvre donc cinq décennies, se compose d’observations diverses recueillies presque partout où Ferlinghetti a voyagé : à Cuba pendant les premières années castristes, sur les plages de Hawaï, en Australie, dans les rues de Paris en 1968, au Nicaragua, à Berlin, à Saint-Tropez, en Grèce… et, souvent, aux États-Unis ou au Mexique voisin. Il se déplace en car, en avion ou en train (et prend même – Blaise oblige – l’inévitable Transsibérien). Il note ses impressions sur les gens, les paysages, les nourritures. À l’occasion des nombreux congrès auxquels il se rend, il rencontre, ou voit de loin, Castro, Neruda, Ezra Pound, Burroughs… Il prend des bains de soleil avec Albert Cossery, boit avec son ami Voznessenski et son « plus vieil ami au monde », George Whitman de Shakespeare & Co…(On regrette que l’éditeur n’ait pas songé à un index des noms et des endroits qui permettrait d’aller directement à ce que Ferlinghetti dit de drôle et de pertinent sur des lieux ou des personnages qui nous intéressent.)

L’humour est de la partie : le voyage en Russie  se transforme en cauchemar lorsque Ferlinghetti, arrivé à l’extrémité de son parcours, alors qu’il souhaite se rendre en bateau au Japon, se voit obligé de reprendre le rail dans l’autre sens ; la drôlerie des situations ou des personnes rencontrées ne lui échappe jamais.

Pas plus que le pathétique des choses. En effet, s’exprime aussi dans ce livre une sensibilité prompte à saisir la misère économique ou culturelle. Pas très loin de chez lui, à Salton Sea, en Californie, en 1961, il donne à partir de la situation de la petite station balnéaire (sur un lac salé) son verdict concernant toute l’Amérique : « Tout semble parfaitement  à l’arrêt. Les gens, les films, les arts, la politique, la Terre elle-même, tout ce qui marque le temps arrêté, endormi… tout semble suspendu, démoralisé. » Puis, cinquante ans plus tard, en 2010, très loin de chez lui, au Belize, il note découragé : « 40 % de la population dans la pauvreté ».

Lawrence Ferlinghetti, La vie vagabonde. Carnets de voyage 1960-2010

Pourtant, de manière générale, le livre est gai, vif, intuitif, ouvert à toutes les sensations agréables. Un livre de cinq cents pages tout de même, et donc qui se lit par bribes, quelques paragraphes par-ci, quelques paragraphes par-là, mais qui donne, chaque fois qu’on le pose, l’envie de le reprendre. L’énergie optimiste du début faiblit vers la fin, Ferlinghetti a vieilli, et l’on sent que l’espoir de lendemains qui chantent s’est éteint. Le voyageur se trouve à présent de plus en plus insupporté par « la monoculture américaine… [qui] balaye le monde », par l’Europe moderne et les États-Unis modernes, deux régions du globe qui lui font l’effet d’un « grand camembert pourri » (en français dans le texte) tandis que se pressent à leurs frontières des masses désespérées.

Pourtant, en 2009, Ferlinghetti rêve encore, fidèle à une exaltation beat de jeunesse. « [R]elisant Au cœur des ténèbres, je me dis qu’on pourrait écrire un roman en inversant le message sombre de Conrad, avec un protagoniste partant de New York (le cœur de la Bête) et se mettant en route pour remonter un autre grand fleuve […] ne figurant sur aucune carte ni aucun plan […] Notre héros s’avancerait vers une lumière de plus en plus puissante, vers l’illumination finale, indéfinissable et inatteignable […] de manière que ce nouveau roman risque de ne jamais s’achever. Et pourtant notre héros  pourrait encore découvrir la grande lumière, le ‟Cœur de la Clarté” ».

Ah oui, découvrir le « Cœur de la Clarté » ? Ferlinghetti, incorrigible rêveur ! Tant  mieux.

Claude Grimal

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