Cachettes profondes

Écrivain majeur de la Thessalonique des années 1970-1980, Yòrgos Ioànnou (1927-1985) s’est fait connaître comme un auteur de l’intériorité. À l’exception de Douleur du Vendredi Saint, ses textes principaux avaient déjà été traduits en français. Dans cette œuvre de la maturité, une dizaine de nouvelles diffracte des obsessions récurrentes : érotisme, mystères et non-dits. Derrière un prosaïsme apparent, ces petites histoires dissimulent toujours des drames personnels et étouffés par de beaux clairs-obscurs.


Yòrgos Ioànnou, Douleur du Vendredi Saint. Trad. du grec par Michel Volkovitch. Publie.net, 184 p., 16 €


La vie de Ioànnou suit des décennies tragiques. Sans doute les pires de la Grèce contemporaine. De prime abord, ces troubles ne transparaissent pas dans Douleur du Vendredi Saint. Pas plus d’ailleurs, pour oser un parallèle, que dans les films de Theo Angelopoulos. Comme chez ce cinéaste de la même période, quelque chose s’est passé, ou est en train. Sans précisions. Dans ce lourd climat d’après-guerre, les personnages chuchotent et laissent passer des paroles sibyllines. Cette ambiance est ici redoublée par l’amour de Ioànnou pour les garçons. D’où une écriture de l’allusion, passionnante de polysémie car sans cesse à double fond.

Yòrgos Ioànnou, Douleur du Vendredi Saint.

Yòrgos Ioànnou

« La vie humaine est immense, incroyablement belle et immense, on peut y amasser bien des choses, quand on dispose en soi de cachettes profondes. » L’obscurité de ces cachettes séduit, tant on sent confusément s’y agiter « bien des choses ». Ça n’interdit pas des passages très nets : « Depuis que l’esprit petit-bourgeois existe, tous les garçons vifs et bien bâtis passent pour des ‟voyous’’. » Un Pasolini grec ? Ou un continuateur de Cavafis par d’autres moyens ? À d’autres endroits, Ioànnou entrelace en effet civilisation méditerranéenne et imaginaire gay : « Et là ils adoraient ensemble, tous ceux du même âge, le dieu Pan et son cortège de satyres. La nature de même que la nuit est chargée d’amour. Et encore, selon Grégoire le théologien : “Doux sont les clous, même les plus douloureux”. » Du christianisme oriental, Ioànnou retient ce sensualisme sacré mobilisé pour dire l’effroi stupéfait du désir. Plus loin, à l’issue d’un passage d’une étrangeté et d’une beauté qui rendent nécessaire à elles seules la lecture de Ioànnou, le narrateur commente : « La scène avait pris une rare solennité, que je n’ai pas retrouvée plus tard, même dans les plus ferventes liturgies. » L’écriture confond alors expérience mystique et érotisme. Ces rares séquences diffusent une puissance aveuglante.

Rares car, de même que chez Cavafis, la lascivité forme une toile de fond plus qu’un sujet frontal. De là vient la cruauté de ces contes envahis d’appétits lancinants et impossibles à dire par des personnages d’autant plus exaspérés. De la première à la dernière nouvelle, la possession échappe ainsi à des personnages condamnés à la passivité des témoins, agissant peu mais regardant sans cesse : « Mais il était seul, son couvre-chef posé sur le muret, son visage puissant baigné par la lune, son regard innocent ou plutôt tous ses sens tournés vers le balcon d’en face où quelque chose luisait faiblement. » Quoi ? on ne le saura pas. L’objet désiré apparaît sans cesse en biais, filtré par un regard tiers. Ailleurs, il est question de cet homme qui, nu sur un lit, « se racontera une histoire, se la montrera plutôt comme un film ». À défaut de consommer, tous fantasment. Support de la volupté, la vision finit par voisiner avec le désir d’écrire. À croire que dans ces micro-épopées de la pulsion scopique, le romancier nous donnerait à voir des personnages agités d’un désir qui pourrait devenir possibilité d’écriture. Comme si, derrière ces êtres inassouvis, se profilait, en creux, l’écrivain.

Ulysse Baratin

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