Le ghetto universel

Voici une heureuse initiative de la maison d’édition Nada, à qui l’on doit la réédition de textes sacrifiés à l’air du temps, comme ces essais critiques sur Nietzsche de Victor Serge annoncés pour bientôt, et aujourd’hui, celle de Juifs sans argent. Ce tableau réaliste-socialiste du Lower East Side, quartier miséreux de New York au tournant du XXe siècle, est l’œuvre d’un journaliste juif et communiste new-yorkais. Michael Gold, qui se choisit ce pseudonyme provocateur, voulait en finir avec les clichés. Publié aux États-Unis en 1930, Juifs sans argent parut en français dès 1932 dans une traduction de Paul Vaillant-Couturier, dont la préface a été reprise dans la présente édition.


Michael Gold, Juifs sans argent. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Guillou. Avant-propos de Solomon Bovshover. Nada, 348 p., 20 €


Le fait que ce roman semi-autobiographique ait été écrit dans le style hyper réaliste-socialiste de la littérature prolétarienne ne signifie pas pour autant que la description du monde qui y est exposée soit fausse, ni même exagérée. Loin de là, même s’il est possible que la fidélité à ce genre littéraire de l’écrivain lui aussi communiste Paul Vaillant-Couturier ait justifié une nouvelle traduction. Certes, Michael Gold était un admirateur de l’expérience soviétique mais, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le Lower East Side fut bel et bien le lieu où s’échoua de la façon la plus brutale, la plus sordide, le rêve américain. Pour John Dos Passos, relève dans son excellent avant-propos Solomon Bovshover, Juifs sans argent était « l’un des rares livres qui reproduise si parfaitement le goût et l’odeur, la terreur et l’immensité de l’East Side ». Décrit des décennies plus tard avec une approche sociologique par Irving Howe dans Le monde de nos pères (1976), ce quartier que l’on pouvait atteindre à pied en descendant du bateau et du ferry, après le passage obligé à Ellis Island, était pour les plus chanceux d’entre eux l’antichambre du Bronx. Y déménager signifiait déjà l’ascension sociale. Les parents de Michael Gold, Chaim et Gittel Granich, n’eurent pas cette chance : ils moururent l’un et l’autre Chrystie street, artère principale de l’insalubre, violent et arriéré Lower East Side. Ce « ghetto universel », selon Michael Gold, fut aussi le théâtre du grand roman d’Henry Roth, L’or de la terre promise (Call it Sleep), publié au même moment mais qui, lui, passa alors inaperçu.

Michael Gold et Henry Roth connurent d’ailleurs un destin comparable, mais si Gold eut son heure de célébrité à la sortie de Juifs sans argent, best-seller réédité onze fois l’année de sa parution, avant de sombrer dans l’oubli et la semi-pauvreté, Roth quant à lui ne connut le succès que 30 ans plus tard et vécut finalement aussi chichement que Gold la majeure partie de sa vie. Tous deux furent aussi communistes dans l’Amérique conservatrice et en payèrent le prix. Comment d’ailleurs ne pas le devenir lorsque le terrain de jeu est la rue où enfants, mendiants, prostituées et vendeurs à la volée (activité au plus bas de l’échelle) risquent à tout moment d’être harcelés par la police, renversés par un tramway ou une charrette à cheval ? Et pourtant, « petit sauvage amoureux de la rue », comme il se définit lui-même, Gold sait, de temps à autre, s’écarter du récit trop misérabiliste, croquer le portrait du maître d’école qui leur fait ânonner des prières en hébreu et qui est « bête à manger du foin », méchant aussi ; celui du « maquereau vertueux » ; raconter les tours que les gosses jouent aux flics racistes et brutaux. En bande, comme toujours et partout dans ces territoires perdus : « Il fallait entrer dans une bande pour se protéger, et être loyal. Il fallait aussi être courageux. Même moi qui était un enfant à part, malheureusement enclin à l’introspection, je faisais preuve de courage ». Mais aussi, ce qui évidemment frappe aujourd’hui l’attention dans ce paysage, c’est la nostalgie, dans le monde d’avant la Shoah, de cette Europe orientale pourtant quittée en raison des pogromes et de la misère, et que véhiculent généralement les mères.

Michael Gold, Juifs sans argent

« Cliff Dwellers », de George Bellows (1913)

Le rêve américain s’est révélé une chimère. À propos de ce dernier, Paul Vaillant-Couturier raconte dans sa préface écrite en 1932 en avoir été témoin lorsque, passant par le quartier Saint Paul, à Paris, il vit deux fillettes jouer à la marelle : elles poussaient une pierre, sautillant d’une case à l’autre : « Mais par terre, ce n’était pas ‘enfer, purgatoire, paradis’ que les petites filles juives avaient écrit. C’était les trois noms de villes : Kovno, Paris, New York ». New York, le paradis. La délivrance de l’Europe. La mère de Michaël Gold, elle, n’a jamais cru au rêve américain. C’est de sa Hongrie natale qu’elle rêve, de forêts et de cueillette de champignons. Lorsqu’un jour son mari décide d’emmener toute la famille piqueniquer dans un parc du Bronx, elle éclate de joie en marchant pieds nus dans l’herbe. Elle était pieuse et généreuse. La bonté cependant ne rime pas forcément avec la pauvreté, même si Gold s’efforce de souligner la solidarité qui règne entre les pauvres. Les méchants, ce sont les Juifs riches et les rabbins qui vivent sur le dos de la communauté. Bien que, conformément à la littérature prolétarienne, il ne fasse pas dans la nuance, il reste crédible, trop crédible, malheureusement.

Gold dit qu’il aurait pu devenir gangster et finir comme certains de ses copains de rue, sur la chaise électrique. Il eût la chance de s’en sortir grâce à l’école du soir, après de petits boulots éreintants et, surtout, lui qui contrairement au monde qui l’entourait ne croyait pas au messie, il a celle de rencontrer un soir un homme qui, « sur une tribune improvisée a déclaré que du désespoir, de la tristesse et de la colère impuissante des masses était né un mouvement mondial qui allait abolir la pauvreté. » Il faut avoir lu son récit pour en comprendre le lyrisme de la fin : « Ô Révolution ouvrière, tu as su apporter de l’espoir au garçon solitaire et suicidaire que j’étais. Tu es le vrai Messie. Lors de ton avènement, tu raseras l’East End et tu y érigeras un jardin pour l’esprit humain. Ô Révolution, tu m’as forcé à réfléchir, à me battre et à vivre. »

Michael Gold, Juifs sans argent

Michael Gold, photographié par Tim Davenport (1930)

Bien qu’il ait d’abord assisté aux meetings de l’anarchiste Emma Goldmann, Michael Gold deviendra un fervent défenseur de l’URSS. Contrairement à elle qui rentra plus que sceptique d’un voyage dans la Russie révolutionnaire, il revint d’un premier séjour à Moscou, effectué en 1925, puis d’un autre, en 1930, renforcé dans ses convictions. Un temps à la direction de la revue socialiste New Masses, il en fit sortir les auteurs bohèmes et gauchistes. Peu importait que la revue perde en qualité littéraire, elle n’en serait que plus révolutionnaire. « Go Left, Young Writers ! » (« À gauche, jeunes écrivains ! »), lança-t-il dans le numéro de janvier 1929 de New Masses, initiant avec ce slogan, selon Solomon Bovshover, le mouvement de la littérature prolétarienne américaine.

À la fin de la guerre, son inflexible soutien à l’Union soviétique (qui n’aurait vacillé qu’un temps à l’annonce de la signature du pacte germano-soviétique de 1939) et la chasse aux sorcières du maccarthysme ambiant lui font perdre amis et relations. En novembre 1956, Michael Gold va jusqu’à donner une interview en défense de l’intervention de l’Armée rouge contre l’insurrection de Budapest. Il n’est plus perçu que comme une marionnette aux mains de Moscou. Moscou qui l’ignore : son livre n’y sera jamais réédité, tandis que la première et seule édition de 1931 aura été expurgée. Aura-t-il jamais compris que Staline n’aimait pas les Juifs, même pauvres ? Cet amour à sens unique le renverra à la misère dont il avait réussi à s’extraire. « De figure de proue, dit encore Bovshover, il devint paria ». Il n’a plus d’auditoire, il ne collabore plus à aucun journal.

À près de 60 ans, Michael Gold et sa femme doivent reprendre le chemin de l’usine pour survivre. Mort en 1967, à 73 ans, d’un accident vasculaire cérébral, il n’eut pas le temps d’achever ses mémoires. Celui qui fut un temps considéré comme le Gorki américain n’aura été finalement l’auteur que d’un seul livre, Juifs sans argent – et ce n’est pas rien.

Sonia Combe

À la Une du n° 58

La carte des livres