La poésie de Dubillard

Homme de théâtre, Roland Dubillard fut aussi un poète remarquable. La collection « Poésie » de Gallimard réédite en un volume ses deux recueils. Parallèlement, la revue Europe a consacré un numéro à cet auteur, incluant des textes inédits. L’occasion de prendre la mesure de cette voix singulière et saisissante qui s’est essayée à plusieurs genres d’écriture.


Roland Dubillard, Je dirai que je suis tombé suivi de La boîte à outils. Poésie/Gallimard, 348 p., 8,30 €

Roland Dubillard – Arthur Adamov. Europe, janvier-février 2018, 380 p., 20 €


« Je dirai que je suis tombé » : ce titre correspond à la logique contre-intuitive des poèmes de Dubillard.  Le futur précède le passé et maquille en chute quelque blessure. Robin Wilkinson, dans la revue Europe, y voit aussi le signe de la « dubitation », une phrase allant de la promesse à l’abattement. Tout est susceptible de tomber – un homme, la pluie, une maison, une feuille – et, partant, tout a sa place en poésie. Jean-Pierre Siméon appelle cela « la récusation formelle dans la saisie du réel de l’anthropocentrisme ». Dubillard ne serait pas le premier poète à scruter paysages ou objets, mais ici tout est « organique », corps soumis à la gravité, d’où le motif récurrent de la chute.

Le poème « Des choses qui se cassent » illustre cette vision d’un monde plein de contacts, voire de chocs, et de chutes. La cassure intéresse moins Dubillard que le changement d’état ou de forme, d’où l’omniprésence de l’élément aquatique. C’est si vrai que François Regnault, s’appuyant sur une analyse de la pièce Les Diablogues, assimile Dubillard à un présocratique, héritier d’Héraclite (d’ailleurs mentionné dans « Liquides »). Dans les deux recueils, l’eau, avec son corps fluide sans membres, s’insinue partout, définie en creux ou par bribes, jaillissant d’un poème à un autre. « Je vais vous dire ce qu’est l’eau / quand elle n’est pas là : / L’eau, c’est ce qui manque ; / C’est ce qui manque, même / Si son tempérament la dispose à être / Non seulement ici, cher ami, mais partout. » (« Ce qui manque à l’eau », La boîte à outils).

Roland Dubillard, Je dirai que je suis tombé

Lire Dubillard, c’est se confronter à l’impermanence des choses et des êtres, au doute, au théâtre comme en poésie. Au nombre des auteurs qui l’ont influencé figurent d’ailleurs Shakespeare et Victor Hugo, eux aussi dramaturges et poètes. Lire Dubillard est une « défamiliarisation » d’éléments parfaitement identifiables et, partant, une lecture éminemment poétique. Étuis de violon (dans le poème « Tenir en laisse », dans la pièce Le Jardin aux betteraves), peignes, clous dans des planches ou dans leur boîte peuplent un univers où rien n’est inerte ; formidable réservoir d’images insolites qui font appréhender les choses sur un mode inattendu, drolatique ou inquiétant. « Est-ce pour épargner au ciel / la vue du sommet de ton crâne / que tu portes ce grand chapeau ? » (« La robe de la Sagesse », Je dirai que je suis tombé)

Hommes, éléments et objets se confondent : « Je vous offre mon dos de pierre : / Je ne me rappelle pas mon visage. » (« Fatigue », La boîte à outils) Parfois les mots semblent se confondre, quand Dubillard joue sur les homophones. Outre le mouvement vertical de la chute, la dynamique qui sous-tend les poèmes est souvent celle de l’entrée et de la sortie, du contenu et du contenant, du dehors et du dedans, qui englobe des images sexuelles (ainsi le bouton-pression, image du coït) mais prend des dimensions bien plus larges. Michel Corvin, qui voit dans l’élément aquatique une métaphore de la parole, analyse l’œuvre théâtrale de Dubillard sous cet angle ; faut-il intérioriser l’extérieur (par l’expérience du monde) ou extérioriser l’intérieur (par la création) ? On retrouve une dynamique similaire dans l’œuvre poétique. Cette dialectique du dedans et du dehors déploie un monde à 360 degrés et aussi une dimension temporelle, l’avant et l’après : « Les noyaux des pruniers se souviennent des fleurs. » (« Femme au secours d’un homme », La boîte à outils) Pour quelqu’un qui a été acteur en plus d’être écrivain, le rapport au corps, à ce qu’on en voit, à ce qui en émane (y compris la parole) est fondamental. La mort n’est pas absente ; c’est l’ultime fermeture. « L’homme pour s’achever ailleurs / Ne compte pas sur le parcours par lui de son espace, / C’est de l’intérieur, par son parcours d’heures, / Qu’il use son corps et que son corps l’efface. » (« Dernière usure », La boîte à outils)

Roland Dubillard, Je dirai que je suis tombé

Roland Dubillard © Jacques Sassier

Au fond, la poétique de Dubillard tient peut-être dans cette réflexion publiée dans Europe (« Le langage des oiseaux », extraits inédits des Carnets) :

« Le langage est-il une serrure pour l’œil  ? Ou pour l’oreille ? En tout cas pour un organe ouvert sur le dehors ?

– Non. Le langage est un rêve de l’œil, ou de l’oreille ; le dehors, il l’enferme. Il faut renoncer au langage pour éprouver le monde ; (pas pour en faire la preuve) »

Le langage ne donne pas accès à des dimensions cachées du réel, mais tente d’en capturer un aspect, auxiliaire puissant de la vue et de l’ouïe. « Ce qui entre par l’œil  / ressort aussi par l’œil. / Mais, après la machine à coudre, / entré puis ressorti, le fil n’est plus le même. » (« La robe de la  Sagesse », Je dirai que je suis tombé) Le langage, tel un rêve, tel une musique, échappe à la logique infernale des enchâssements. Même couchés sur le papier, « les mots ne dorment pas », « les mots s’en vont ».

Les mots suivent leur propre destin, d’un auteur à l’autre ; « Adieu, centaure de ma royauté ! » pourrait être une devinette : quelle œuvre de Shakespeare se cache derrière cette citation de Dubillard ? Ainsi, l’œuvre de Dubillard perdure non seulement dans les yeux des lecteurs et les oreilles des spectateurs, mais aussi en inspirant peut-être de nouvelles plumes, comme en témoignent quelques poèmes « à la Dubillard » nés de projets de classes, publiés dans Europe et sur le site du Potager des revues.

Sophie Ehrsam

À la Une du n° 57