Comme un chant perdu

Il y a des écrivains insituables, inclassables. Ils ne suivent pas les grandes routes de la littérature, ne s’inscrivent dans aucun genre : ni roman, ni vraiment récit, ni journal de voyage. Ce n’est pas qu’ils cherchent à se démarquer, mais quelque chose en eux les pousse sur d’autres chemins, ailleurs, toujours ailleurs. Ils n’y peuvent rien. C’est comme un appel irrésistible qui les tire par la langue et les entraîne au fil des mots sans trop savoir où, sans plan et même sans boussole. Joël Vernet est de ceux-là.


Joël Vernet, La vie buissonnière. Fata Morgana, 50 p., 12 €


Joël Vernet, La vie buissonnière

Joël Vernet

Voilà un écrivain qui ne se revendique pas comme un écrivain. Il se refuse à cette désignation qui l’enfermerait dans une catégorie sociologique, avec des frontières mentales dont il pense qu’elles restreindraient sa liberté d’écrire, qu’elles muselleraient sa parole. Pourtant, il a publié une quarantaine de livres, notamment aux éditions Lettres vives et Fata Morgana, et la qualité littéraire de ses textes est indéniable, avec je ne sais quoi d’une musique singulière qui vient de son enfance passée dans la Margeride, quelque part entre Haute-Loire et Lozère, où l’on parlait encore un patois chantant – écho humain du ruissellement des rivières et du vent soufflant dans les forêts –, dérivé de la langue d’oc. Il évoque cette langue dans un récit très émouvant qu’il a consacré à la mémoire de sa mère, Celle qui n’a pas les mots : « J’aimais cette langue de poésie pure, son ton de rocaille, sa gouaille rageuse, ce tonnerre qui éclate parfois dans l’impact d’un verbe, dans un haussement d’épaules, dans le maniement coléreux d’un béret, dans le vol gracieux d’une fauvette… » Car ce poète, c’est ce qu’il est viscéralement, emporte au fil de ses voyages dans l’écriture comme dans la vie, chez lui intimement liées, un peu et même beaucoup de sa terre natale, toutes ces perceptions et émotions qui ont forgé sa sensibilité : « les genêts en fleurs, le vol d’un milan, un marécage couvert d’ajoncs… ».

Joël Vernet écrit comme il marche. Il part souvent du vécu, une herbe, une pierre, un oiseau, un souvenir, puis les phrases dessinent un chemin devant lui parmi tous ces paysages, toutes ces images accumulées qui le hantent, tous ces mots errants qui le prennent au dépourvu. C’est le feu qui l’anime ; ce peut être l’amour qu’il porte à la vie, à la vie rêvée dans la vie, ce peut être aussi la colère contre « ces guerriers de pacotille, ces vendeurs de mauvaises pensées, de mensonges ». Lire Joël Vernet, c’est entrer dans une complicité. Il a l’art de faire de nous son confident. Cela tient sans doute à cette façon qu’il a, dans presque tous ses livres, d’écrire comme on écrit des lettres, à nous, à sa mère, à lui-même, à l’enfance, à « la vie nue », à la lumière, au silence, à l’Afrique, à la moindre chose sur laquelle son regard se pose, à l’univers entier.

Joël Vernet, La vie buissonnière

Dans La vie buissonnière, son dernier livre qu’il vient de publier aux éditions Fata Morgana (avec les dessins de Jean-Gilles Badaire, son précieux complice et compagnon de route), il reprend le fil de ses voyages, cette fois à travers sa mémoire. Il va au fond de son jardin et regarde. Le voici transporté au bord du fleuve Niger, au Mali, où il vécut. Il revoit « l’écume des eaux plissées, celle des linges que l’on lave à grand renfort de rires et de cris ». Et soudain, sans crier gare, les souvenirs de son enfance et de son adolescence accaparent sa vision, ses premières errances au bord des rivières et des forêts, rêvant déjà de cet ailleurs, surtout l’Afrique, qui l’appellerait plus tard. Puis il repart, puis il revient, du lointain au proche, du proche au lointain : la mémoire ne connaît pas les distances. Il y a une mélancolie lumineuse – ou un émerveillement mélancolique – qui enveloppe ces pages. C’est comme un chant perdu, celui d’un monde ancien, ici ou là-bas, mais qui n’est plus. Peut-être Joël Vernet cherche-t-il à remonter le fleuve en pirogue, à l’aveugle, dans les méandres des phrases, pour revenir à la source, là où tout a commencé, retrouver la « pièce manquante » ? « Quand je regagne la chambre, j’entends grincer le vieil escalier de l’enfance, celui qui me fit tout comprendre, sans ajouter le moindre mot, la moindre phrase, m’ouvrant d’un seul coup à la vie immense, celle qui naît ici, à partir du point le plus minuscule : une ruelle, un visage, une façade, un oubli, un souvenir, quelques lignes, une phrase, des voix, oui, surtout des voix dont ma vie fut d’écrire un chapitre façonné par le lointain et le proche, l’aventure de l’inconnu. Je ne saurai jamais tout ce que ces voix m’ont dit, murmuré, mais monte en moi leur inoubliable musique, une forme de secret dont le cœur, seul, peut toucher la vérité, comme l’aile d’un oiseau qui nous frôlerait le visage, s’envolant dans l’azur, emportant avec lui ce que l’on ne saura jamais dire. Je reste là, sur le seuil d’un jardin, muet dans la lumière du soir. » Ainsi se termine son livre.

Alain Roussel

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