D’autres orphelins

« Bouts de ficelle » : l’expression apparaît dans Pavillon Moïana, petit récit d’un grand deuil. Gilles Ortlieb y raconte les derniers mois de son frère ainé, Luc, mort d’un cancer. Mais on pourrait aussi utiliser cette expression pour décrire Ângelo, l’enquête consacrée à un poète portugais mort en 1921, auteur apprécié par Pessoa, qui n’aura écrit que 43 poèmes.


Gilles Ortlieb, Ângelo. Finitude, 140 p., 15 €

Pavillon Moïana. Fata Morgana, 40 p., 10 €


Ângelo de Lima a peu écrit, et, avouons-le, ce que l’on peut lire de lui dans les pages de Gilles Ortlieb n’est pas forcément emballant. Ses premiers poèmes, écrits à la fin du XIXe siècle, sont remplis de clichés romantiques ; ceux qu’il écrit après que la maladie mentale l’a atteint désorientent, et malheureusement pas comme on le voudrait. Ceux d’Artaud, enfermé à Rodez ou Ivry, ont une autre puissance, et nous bouleversent. Ici, on se perd « dans le dédale de ses galeries ». Reste l’histoire de cet homme né dans une famille nombreuse, ayant provoqué un scandale dans un théâtre de Lisbonne, soldat au Mozambique, et dont l’existence est une énigme : « Un enfant contemplatif, un élève dissipé, un artiste peintre alcoolique à ses heures, cela ne suffit pas, en soi, à fabriquer un fou. » Mais cela suffit à intriguer l’auteur.

Ce poète portugais, dont les traces ténues se perdent, n’est pas sans rapport avec un presque contemporain, Mikhaïl Mitsakis, poète grec à qui Ortlieb a consacré un chapitre dans Des orphelins en 2007. Tous deux se sont laissé aller à la « désarticulation du langage, fragmentation des images », etc. La vague incessante des courants et mouvements poétiques a fait le reste. On se demande donc pourquoi l’auteur s’intéresse à ces écrivains. Une découverte inopinée, lors d’un précédent voyage, pour partie : « l’histoire d’un hasard, donc, d’une découverte, d’une idée lentement devenue fixe ». La vie d’Ângelo mènera Gilles Ortlieb de Porto à Lisbonne, de là à Lourenço Marques au Mozambique, puis de nouveau dans la capitale portugaise. Sa dernière étape sera le cimetière de la ville, celui qu’on atteint avec le tramway 28 qui fait des tours acrobatiques dans l’Alfama.  Alors, s’interrogeant sur ses déambulations, l’écrivain propose bientôt une réponse : « Mais est-ce vraiment pour lui que je m’obstine à musarder sans fin dans ce qui finit par ressembler, certains soirs, à une ville perdue, ou bien ne serait-ce pas plutôt devenu un prétexte, un alibi ? »

Gilles Ortlieb, Ângelo.

Gilles Ortlieb

Pour le lecteur, oui, sans doute : le véritable sujet du livre semble le Portugal, déjà évoqué dans Vraquier, également publié aux éditions Finitude, un Portugal qui ressemble à la Grèce tant aimée par Gilles Ortlieb. Un pays qu’on aime contempler, écouter : « La petite prose des aubes étrangères : y a-t-il rien au monde de plus silencieux que des passants aperçus depuis un étage élevé, en train de traverser une grand’ place à pied ? Ou de plus sonore que les ahans poussifs des autobus démarrant, aux premières heures, leur service de la journée ? »

Il faut regarder les photos et les illustrations qui donnent son rythme à l’ouvrage, s’attacher aux titres des courts chapitres pour retrouver l’atmosphère si familière qui nous prend en lisant les livres inclassables de l’auteur. Récits de voyage ? poèmes en prose ? digressions ? confidences ? enquête ? Tout cela un peu, voire beaucoup. Gilles Ortlieb ignore les genres, les classements, et on l’accompagne, on l’écoute, on l’entend. Il arrive à Lisbonne et note ce qui cloche et manque dans la chambre qu’il a réservée dans un hôtel apparemment sans grâce (les photos sur Internet, prises d’un angle très favorable, sont autrement élogieuses). La décoration est incertaine, il manque ici ou là une attache ou un autre élément : « toute la somme de ces bricolages improvisés me paraît être à l’image de notre propre fonctionnement intime au quotidien ». Il a choisi cet hôtel, histoire de « se défaire provisoirement de la quincaillerie ambulante du voyage et de ses incertitudes ».

Le Portugal ressemble à une autre quincaillerie, évoquée, celle-là, par Jean Follain. Pour accéder à l’ailleurs, il faut être ici, lentement, patiemment, sans trop penser. C’est vrai lorsque le narrateur part pour Porto, et surtout pour les villages à l’est de la ville où aurait vécu Ângelo. Il passe les gares, vides pour la plupart, et aime « faire résonner la crécelle des noms ». Il nomme les lieux, se demande pourquoi il se rend dans ces endroits dont il reviendra sans évidence, sans avoir rien appris de façon certaine, mais n’écrit-on pas quand on est là, sans rien faire ? Il contemple le ciel, pour rien : « qui ne connaît ces moments vides en apparence, d’une attente sans autre objet qu’elle-même et ouvrant pour cette raison sur des circuits mentaux insoupçonnés, lesquels paraitront tout à fait incongrus et désassortis aussitôt que le mouvement nous aura repris ? »

Gilles Ortlieb, Ângelo.

Et si Ângelo l’intéresse tant, c’est peut-être parce que sa folie est aussi connaissance du vide, du rien. La vie de ce poète commence de façon anodine. À se demander comment elle peut se dérégler ainsi, jusqu’à le conduire à l’asile dirigé par le docteur Miguel Bombarda, lequel a donné son nom à l’hôpital dans lequel travaillait Lobo Antunes. Gilles Ortlieb prend une chambre qui donne sur la cour de ce lieu. Il rencontre des malades, en quête incessante de cigarettes, et il se figure la routine qui régnait entre ces murs. La même, sans doute, que celle perçue parmi les résidents de Conde de Ferreira, à Porto. Ces lieux, et tous ceux qu’il arpente dans Lisbonne, Porto ou Lourenço Marques, il les contemple en peintre ou en photographe, activités qui ont parfois été les siennes (notamment la photo) quand il vivait et écrivait du côté de la vallée des « anges » en Lorraine, ou au Luxembourg. Dans Pavillon Moïana, l’allusion à l’exposition Josef Sudek, photographe tchèque qui œuvrait en artisan, est une autre façon de dire l’intérêt de l’écrivain pour cet art du bricolage et de l’instant.

C’est ce qu’on aime chez Gilles Ortlieb, écrivain des marges, au sens où il préfère l’ombre, le silence, le creux, l’insignifiant, parce qu’il sait en rendre la lumière, la sonorité la plus juste, le contraste, la puissance. Mais ce sont là de grands mots, et on préfère clore sur ce qu’il écrit, passant devant la vitrine d’un artisan couturier, et qu’on ne peut que partager : « Reprises, ravaudages, rempiècements, raccommodages : la boutique de retoucherie, métaphore acceptable ou définition possible de la poésie ».

Norbert Czarny

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