Noir c’est noir

Ray Bradbury est mondialement connu pour ses romans et ses nouvelles généralement considérés comme relevant du genre « science-fiction », ce qui, en l’occurrence, est peut-être réducteur ; non que ce genre soit négligeable par nature, mais parce que le mot « science » induit souvent le lecteur potentiel en erreur. Ainsi ses Chroniques martiennes sont-elles davantage chargées d’onirisme et de mélancolie que de considérations scientifiques, c’est le moins qu’on puisse dire ! De même, Fahrenheit 451, si admirablement adapté à l’écran par François Truffaut, me paraît procéder d’un état d’esprit proche de celui, alarmiste, contestataire et politique, de Georges Orwell dans son 1984, non d’un regard affolé sur les redoutables « progrès » d’une science sans contrôle, livrée à ses excès destructeurs.


Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Jouanne. Denoël, coll. « Empreinte », 380 p., 15 €                                      

Laurence Block, Tue-moi. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Sébastien Raizer. Gallimard, coll. « Série noire », 322 p., 19 €


Sur le tard, en 1980, Ray Bradbury décida de rendre hommage à certains auteurs de romans noirs, comme Raymond Chandler, Dashiell Hammett, James Cain ou Ross Macdonald, en écrivant le plus littéraire, voire le plus poétique de ses livres, sous le magnifique titre La solitude est un cercueil de verre. Pour ma part, je suis étonné qu’il n’ait pas cité David Goodis dans son envoi, car c’est à coup sûr du côté d’un désespoir presque absolu que naviguent les personnages de son histoire, à la manière de ceux de Cauchemar, de Sans espoir de retour, ou de Tirez sur le pianiste – tiens, revoilà Truffaut…

Édité en France une première fois en 1986, et bien oublié depuis, ce seul exemple d’un roman noir dans l’œuvre de Bradbury fait donc l’objet d’une réédition récente qu’il faut saluer comme un événement rare. Car si l’action se déroule a priori selon les codes du roman noir de la grande époque, l’introduction d’éléments quasi oniriques, aux couleurs du fantastique, et les images poétiques déployées par l’auteur, viennent bousculer de manière si radicale la trame classique du genre que la référence à Edgar Allan Poe surgit parfois comme une secrète évidence.

Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre

Ray Bradbury en 1959

Allons plus loin encore. Nous sommes à Venice, Californie, en 1949, vieille station balnéaire proche de la cité du cinéma, Los Angeles, alors aux mains des démolisseurs : « C’était l’époque où la jetée de Venice partait en morceaux et mourait dans la mer, et l’on pouvait trouver là les ossements d’un énorme dinosaure, le manège des montagnes russes, que les marées fluctuantes venaient recouvrir ». Par une nuit pluvieuse, alors qu’il se trouve à bord d’un gros tramway rouge bringuebalant, un jeune auteur en mal de succès entend murmurer à son oreille : « La solitude est un cercueil de verre » dans un horrible souffle. Quand il se retourne enfin, après un moment d’effarement et de crainte, le véhicule est vide, celui qui tentait de lui communiquer son deuil métaphorique ayant disparu, sans doute à la faveur d’un arrêt. Le même soir, le cadavre d’un vieillard est retrouvé suspendu dans une cage aux lions, immergée dans un canal aux eaux visqueuses. Persuadé que celui qui a prononcé la phrase maléfique est l’assassin du vieillard, le jeune écrivain va chercher à résoudre l’énigme.

Ici, je souhaite opérer un rapprochement que certains ne manqueront pas de me reprocher, mais tant pis. Dans le premier Manifeste du surréalisme, André Breton souligne qu’un soir, avant de s’endormir, il entendit, « nettement articulée au point qu’il était impossible d’y changer un mot », une phrase « oserai-je dire qui cognait à la vitre ». Cette phrase, la voici : « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre ». On observera plusieurs choses : d’abord un rapprochement entre le verre du cercueil et la vitre où vient cogner la phrase, la transparence et son obstacle ne faisant qu’un dans les deux cas, le cercueil et la fenêtre servant d’intercesseurs ; ensuite, élément qui n’a jamais été relevé à ma connaissance, l’image de la fenêtre à guillotine qui, inconsciemment, s’insinue dans la phrase ; enfin, conséquence directe, le fait qu’un homme « coupé en deux » est nécessairement mort, ce que, comme pour se rassurer, Breton tente de repousser en écrivant : « À n’en pas douter il s’agissait du simple redressement dans l’espace d’un homme qui se tient penché à la fenêtre », manière à la fois d’écouter la bouche d’ombre qui murmure par-dessus son épaule, et de relativiser les effets délétères des mots prononcés, tout en décidant de manière très positive qu’il s’agissait d’« une image d’un type assez rare et je n’eus vite d’autre idée que de l’incorporer à mon matériel de construction poétique ».

C’est également ce que va faire Ray Bradbury en s’appuyant sur la phrase énigmatique – et probablement matrice – entendue par son personnage, pour développer une histoire aux multiples ramifications, dont je soupçonne qu’il n’en maîtrisait pas clairement au départ la succession des épisodes ; une forme de pensée automatique se serait ainsi mise en marche, brisant le verre de la solitude comme on crève une vitre. Et c’est peut-être aussi pourquoi la charge poétique de ce singulier roman noir se révèle si présente, si riche, et si exceptionnelle, en un domaine plus souvent marqué par la dure vérité de la vie sociale que par l’aura mystérieuse des êtres et des choses, la magie des mots intervenant ici comme un révélateur.

Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre

Ray Bradbury © Fred Merchan

Comme on ne doit sous aucun prétexte fournir au lecteur de cette chronique trop de détails qui pourraient lui retirer le plaisir inquiet de la découverte, je me contenterai d’indiquer que d’autres personnages esseulés disparaîtront au fil des pages, un montreur de chiens, une cantatrice obèse, une éleveuse de canaris sans canaris, un alcoolique sévère, et que ce roman pourrait bien être une sorte de mise en abyme de lui-même, à la manière vertigineuse d’un Jorge Luis Borges. À mes yeux, ce livre de Bradbury le fait entrer dans le petit nombre des élus, de ceux qui, même à leur insu, illuminent le champ surréaliste des possibles.

« Baise-moi », écrivit Virginie Despentes il y a quelques années, ce qui lui valut plus tard de figurer au nombre des convives qui, réunis chez Drouant, décernent chaque saison littéraire le prix Goncourt à un livre censé le mériter. Il n’y a bien entendu aucune relation directe de cause à effet entre ces deux moments de son histoire personnelle : l’ensemble de son œuvre en témoigne ! « Tue-moi », s’écrie aujourd’hui Lawrence Block, dans un livre qui vient confirmer que, chez lui, c’est bien l’humour noir qui se taille encore une fois la meilleure part ! Ici même, j’ai fait l’éloge, il y a peu, de son Voleur qui comptait les petites cuillères, dans lequel il nous révélait le rôle essentiel de la cacahuète fatale, et se complaisait à faire vivre de longs dialogues d’une extrême drôlerie, à la limite de l’absurde, et surtout sans rapports apparents avec l’histoire principale.

Dans son nouveau livre, la place faite à la philatélie de haut niveau vient occuper celle des dialogues farfelus avec une insistance frôlant parfois l’abus de pouvoir. On va voir pourquoi et comment. Maintenant, supposons un instant que vous ayez gagné votre vie comme tueur à gages sous le nom de Keller (killer, à une lettre près), et que vous ayez choisi de vous retirer des affaires par sécurité, afin de monter une entreprise rénovant et revendant des maisons dévastées par le passage de l’ouragan Katrina sur La Nouvelle-Orléans ; évidemment vous avez changé de nom et êtes devenu Nicholas Edwards. Jusqu’ici, vous me suivez ?

Ray Bradbury, La solitude est un cercueil de verre

Lawrence Block © Athena Gassoumis

Du temps que vous vous contentiez d’éliminer des gens, vous répondiez aux « contrats » que votre agent vous proposait, comme le fait n’importe quel artiste dans sa spécialité ; en l’occurrence, votre agent était une truculente femme du nom de Dot, chaleureuse et convaincante à la manière d’une amie proche. Aussi, quand, en raison de la grande crise économique du début de ce siècle, vos affaires tendent à péricliter, Dot s’autorise-t-elle à vous inciter à reprendre du service. Car pour bien vivre, il faut tuer !

Entre votre vie de famille – votre femme, Julia, parfaitement au courant de vos activités de jadis et très décontractée, votre petite fille, Jenny, qui ne s’exprime encore que par monosyllabes, ou presque – et votre passion pour la collection de timbres, il va falloir vous organiser sérieusement pour reprendre votre ancien métier. Mais, à propos de timbres, saviez-vous que, suite à la guerre italo-turque (1911-1912), nos amis italiens s’emparèrent de trois provinces libyennes et de treize îles de la mer Egée, c’est-à-dire de Rhodes, Chàlki, Kalymos, Kassos, Cos, Leros, Lipsi, Nisyros, Patmos, Tilos, Karpathos, Symi et Astypalea, et qu’aussitôt ils se mirent à imprimer des timbres pour chaque île, objets rares et passion de tout philatéliste digne de ce nom ? Voilà le genre de détails que Lawrence Block n’hésite pas à glisser, de loin en loin, dans son récit, tandis que les « contrats » s’accumulent et que les morts suivent. J’ignore si l’auteur est lui-même un authentique et émérite philatéliste, ou s’il a fait chauffer Wikipédia avec obstination pour rassembler toutes les informations qu’il nous donne, mais des vocations pourraient bien naître à leur lecture !

Le roman avance par bonds singuliers, par la méthode du flash back et du flash onward, avant/après, le lecteur (que vous êtes soudain redevenu !) n’étant que rarement convié à assister à « l’exécution du contrat », si j’ose dire ! Toutefois, je ne résiste pas au plaisir de mentionner le cas de Paul Vincent O’Herlihy, abbé en chef des Thessaloniciens regroupés en un monastère situé à Manhattan, du côté de la 36ème rue Est, entre Park et Madison ; un quartier huppé s’il en est. C’est une histoire de corruption, de blanchiment d’argent et de vente de reins, dans laquelle l’abbé pourrait être amené à « témoigner », qui justifie le contrat dont il est l’objet, mais l’atteindre n’est pas simple car il est assigné à résidence au sein même du monastère.

On se régale à la lecture de toutes les méthodes envisagées par Keller pour honorer sa tâche, sachant qu’il arrivera finalement à ses fins en découvrant le moyen d’introduire du poison dans une bouteille de vieux whisky dont le bouchon en liège est scellé avec du plomb, la bouteille étant de plus protégée par un coffret en bois, renforcé de cuivre et équipé d’une clé. Une nouvelle version du meurtre en chambre close, menée ici avec maestria…

L’humour noir domine ce délicieux ouvrage, le calme et le détachement avec lesquels Keller parvient à accomplir chacun de ses délicats petits travaux faisant parfois penser à la manière subtile et décontractée dont le héros du film Noblesse oblige parvenait à éliminer les différents avatars du grand Alec Guinness ; souvenir…

Alain Joubert

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