Suspense (4)

Lew Archer, le détective réticent

Ross Mcdonald © Gallmeister

Ross Mcdonald © Gallmeister

La Library of America (LOA), qui s’est donné pour mission depuis 1982 de constituer le panthéon des lettres nationales américaines, a fort naturellement commencé sa célébration des « plus grandes voix littéraires » du pays avec des écrivains de génie : Melville, Hawthorne…. A partir de 1995 et quelque 80 volumes plus tard, les littératures de genre, moins prestigieuses, ont fait leur entrée au sein de la collection avec les œuvres des deux fondateurs du polar, Dashiell Hammett et Raymond Chandler, puis un pot-pourri d’auteurs intitulé American Noir, ensuite un volume de David Goodis… En 2014 et 2015, la LOA a proposé deux volumes d’Elmore Leonard (l’auteur venait de mourir en 2013), et, en 2015 et 2016, sept romans d’un auteur très actif dans les années soixante et soixante-dix, le Californien d’adoption, Ross Macdonald, qui mérite amplement la reconnaissance qu’il reçoit1.


Ross Macdonald, Les Oiseaux de malheur, traduit de l’anglais par Jacques Mailhos (États-Unis), Gallmeister, 296 p., 10,50 €


Ce dernier fait en effet partie des rares auteurs de « noirs » qu’on peut relire et de ceux que les écrivains d’aujourd’hui (Sue Grafton, Georges Pelecanos, James Ellroy, Lawrence Block…) mentionnent comme inspiration ou modèle. On peut d’autant mieux le relire que les éditions Gallmeister ont depuis 2012 publié une demi-douzaine de ses romans dans une nouvelle traduction. Disons plutôt qu’on peut les aborder en français si l’on n’est pas trop troublé par des bizarreries qui font que le héros « travers(e) … le linoleum de (s)a cuisine » ou doit se montrer « capable de dompter un énorme panier de crabes ». En l’occurrence, qu’on se rassure, Lew Archer, le privé de Ross Macdonald, circule dans les pièces de sa maison sans passer au travers de leur revêtement, et, à défaut de dompter des crabes – en panier ou non –, se débrouille parfaitement avec plus fort et plus malin que lui – c’est même-là son travail.

Un travail de « privé » que Ross Macdonald (1915-1983), de son vrai nom Kenneth Millar, a su sortir de ses stéréotypes du début du XXe et adapter à son époque. Il l’a fait en menant Lew Archer non plus dans les « mean streets » chères à Chandler, mais dans celles, ennuyeuses et vides, des quartiers ou banlieues du Los Angeles des années cinquante et soixante. Cette pacotille banlieusarde à peine construite et déjà en voie de déglingue est devenue par la suite le paysage de prédilection et la métaphore favorite d’écrivains non policiers comme John Cheever ou Richard Ford. Invention intéressante, Macdonald a changé la nature des motifs criminels ; chez lui ils ont presque toujours pour origine une faillite parentale (Macdonald savait de quoi il parlait) sur fond de tourments très anciens qui viennent sans relâche hanter le présent.Enfin, ses intrigues s’ouvrent régulièrement avec une belle aisance sur d’intéressants triples et quadruples fonds.

Mais avant tout, Ross Macdonald a renouvelé la figure et la méthode du « privé » en remplaçant le « dur à cuire » traditionnel par une personnalité plus souple, plus « crédible », mais toujours séduisante. Lew Archer est à la fois aussi moral et prompt à la sympathie que nous nous imaginons l’être nous-mêmes, plus habile à découvrir la vérité, et infiniment plus détaché que nous de toute récompense ou reconnaissance. Nous sentons bien qu’il n’a pas fait ses classes à l’Agence Pinkerton mais plutôt sur le divan du psychanalyste.

Les enquêtes de Lew Archer débutent en général par une disparition : un client le charge de retrouver un proche volatilisé. Il lui faut alors un certain temps pour accepter l’affaire ou la mener à son terme car il se trouve infailliblement en conflit avec ceux qui ont loué ses services et plus enclin à protéger un « disparu » qu’à satisfaire ses employeurs. Ainsi dans Le Sourire d’ivoire, il ne cesse de rendre ses cent dollars d’arrhes à l’horrible Una, sa cliente, qui lui fait alors remarquer à juste titre : « Vous gagnez votre vie à retrouver la trace des gens, non ? Alors souhaitez-vous vraiment vous priver de votre gagne-pain ? »

De fait, l’enquête de Lew Archer ne commence vraiment que lorsqu’il s’est attaché à une victime (qui est également coupable) mais dont il pense que le sort peut être amélioré par la résolution du mystère qu’il est chargé d’élucider. Voilà pourquoi il peut confier, dans ses rares moments de « déboutonnage » : « Je suis du côté de la justice quand je peux la trouver. Et quand je ne peux pas, je suis pour celui qu’on oppresse et qu’on opprime. »

En suivant cette ligne de conduite, il parvient à résoudre des énigmes qui donneraient la migraine à tout autre privé. En témoignent les résumés d’étapes qu’il fait à certains clients, ici une personne qui lui a dissimulé des faits cruciaux : « Somerville était l’amant de votre tante. Bagley, lui, aurait bien voulu l’être ou l’a été. Elle l’a rejeté et je pense qu’elle a pris un autre amant. Bagley l’a tuée. Alors Somerville a usé de son influence pour étouffer l’affaire, sans doute par crainte de se trouver impliqué. Mais Harold Sherry s’est remis à fouiner dans ces vieux trucs. En gros, c’est bien ça ? »

En gros, c’est ça. Et pour ceux qui souhaiteraient faire connaissance avec Lew Archer, détective mélancolique et réticent de Californie du Sud, qu’ils commencent par La Côte Barbare écrit en 1956 ou Noyade en eau douce écrit six années plus tôt.

En tout cas : Here’s to you, Lew !


  1. Notons ici que la LOA –sans doute avertie que « les femmes ne s’en balançaient pas » – a mis dans son pâté masculin de cheval polaresque quelques alouettes féminines et fait paraître en septembre 2015 deux volumes de « Women Crime Writers ». Bon… on pensera ce que l’on veut de cette catégorisation littéraire.
Retrouvez notre dossier « Suspense » en suivant ce lien.

Claude Grimal

À la Une du n° 8