London, Livingston et la lie de la terre

C’est un spectre qui nous revient des fossés de l’histoire, un de ces types qui ont usé le ballast jusqu’à la moelle, un aristocrate du renoncement : Leon Ray Livingston (1872-1944). On l’appelait « N° 1 ». Un pseudonyme comme une sommation, une volonté de n’être jamais le second de personne, surtout pas de la fatalité. Les Éditions du Sonneur, avec ce flair habituel pour les marges qui disent le centre, nous jettent dans les pattes d’Un océan à l’autre. C’est l’Amérique de 1894, un pays qui s’étouffe dans ses propres traverses, une géographie du ventre creux où le rail n’est plus un lien mais une proie.

Leon Ray Livingston | D’un océan à l’autre. Sur la route avec Jack London. Trad. de l’anglais et préfacé par Thierry Beauchamp. Éditions du Sonneur, 176 p., 18,50 €

Livingston, c’est le Barnum de la dèche, un impresario du macadam qui nous trimballe un jeune Jack London de dix-huit ans dans sa besace. Il faut imaginer la scène, quelque part dans un parc de New York, entre deux gratte-ciels qui vous lorgnent comme des guillotines : le vieux routard et le louveteau. « – Alors, quel est ton nom, M’sieur ? […] – Jack London, M’sieur ! répondit-il simplement. » Et l’autre de s’esclaffer, le prenant pour un galapiat de plus s’inventant un blase de cinéma pour épater la galerie. C’est là que le livre bascule : dans cette tension entre le reportage et la mystification pure, ce tall tale typiquement yankee où le mensonge est la seule politesse faite au malheur. Livingston ne se contente pas de marcher ; il s’auto-édite, il se vend, il transmute ses 800 000 km en un capital symbolique qu’il fait fructifier comme une usine de Pennsylvanie.

Le style, c’est une affaire de souffle court et de morsure. Livingston écrit comme on saute dans un wagon de marchandises en marche : c’est heurté, c’est vif, ça ne s’embarrasse d’aucune fioriture de salon. Il y a une insolence qui suinte de chaque ligne, une « dimension humaine » arrachée au Sunday World Magazine. Il se pique d’hygiénisme, rejette le tord-boyaux et la chique, mais vous emballe une morale de procureur dans une prose de bandit. « Ne sautez pas dans les trains en marche ! », clame-t-il aux « jeunes hommes et garçons agités », tout en décrivant avec une jouissance presque érotique la « piste enfumée », cette clandestinité sur les plateformes métalliques où la mort vous caresse l’échine à chaque aiguillage. On est loin de la route pacifiée des beatniks ; ici, on « brûle le dur », on s’expose au « risque d’une mort horrible » pour un morceau de pain rassis.

Un « Hobo » dans un campement de sans-abri tue une tortue pour en faire de la soupe, (Minneapolis, Minnesota, 1939) © CC0/Library of Congress

Le hobo n’est pas le clochard céleste de Kerouac, c’est une bête traquée par les « flics du rail », ces agents dont le nombre explose – de vingt-cinq en 1883 à des milliers en 1917. Livingston nous donne à voir la métamorphose de l’errance en crime d’État. On est dans la sociologie de terrain, celle de Nels Anderson avant l’heure, mais passée au hachoir d’un conteur qui refuse de « concevoir le sens du mot foyer ». Il y a cette scène à la 152e Rue, la faim qui vous tord les boyaux, le pain obtenu chez un boulanger qu’on brandit comme un « festin royal » avant de détaler sous les balles des détectives. C’est la course-poursuite burlesque de Mack Sennett, mais sans le rire, avec seulement le sifflement du plomb aux oreilles et la certitude que la « Route » ne promet qu’une « fin misérable ».

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C’est ici que le dialogue avec Jack London devient fascinant. Si Livingston est l’archiviste roublard de la route, London en sera le poète tragique dans La route (1907). Là où « N° 1 » s’encombre de codes et de signes pour «prévenir les autres voyageurs » (chien vicieux, shérif hostile), London épure, cherche le mouvement pur, la trajectoire qui brise l’horizon. Livingston détaille la logistique de la misère avec une précision de boutiquier ; London, lui, en tire une métaphysique du danger. Cette filiation, bien que contestée par la veuve Charmian London – qui hurlait à l’imposture dès 1917 –, dessine les contours d’une même obsession américaine : le refus de l’immobilité.

Cette mythologie trouvera son apothéose graphique dans L’Empereur du Nord (1973) de Robert Aldrich. Le film, librement inspiré des aventures de Livingston (Lee Marvin jouant un N° 1 crépusculaire), évacue l’humanisme pour ne garder que la confrontation. C’est le duel métaphysique entre le hobo et le « serre-frein » sadique (Ernest Borgnine), une lutte de classes qui se règle à coups de masse sur les toits des wagons. Comme chez Aldrich, le texte de Livingston respire cette tension constante entre l’homme et la machine, cette nécessité de rester en mouvement pour ne pas être broyé par l’ordre social ou le métal hurlant.

Livingston est un filou scrupuleux, un personnage d’O. Henry renvoyé à sa condition de perdant magnifique. Il nous fait la leçon, mais sa prose trahit sa joie sportive à semer la loi. C’est le paradoxe du repenti qui n’a rien oublié de la jouissance du vol. Sous ses airs d’encyclopédiste amateur, il nous révèle les origines de la légende de London, rappelant que l’homme est une bête qui marche, même si c’est pour finir dans une « tombe anonyme dans le carré des indigents ». Un livre mémorable, non pour sa morale, mais pour le vent glacial des wagons fermés qu’il nous jette au visage. On en ressort avec du ballast dans les poches et une étrange mélancolie, celle des départs qui n’arrivent jamais nulle part.