Suspense (6)

L’homme qui prenait le roman policier au sérieux

Dashiell Hammett

En 1928, Dashiell Hammett écrivait à Blanche Knopf, son éditrice : « Je suis l’une des rares personnes… à peu près éduquée qui prend le roman policier au sérieux. Je ne veux pas dire les miens ou ceux des autres – mais la forme elle-même. Un jour quelqu’un réussira à en faire de la vraie littérature… et je suis assez égoïste pour espérer que ce sera moi. »


Dashiell Hammett, Un type bien : Correspondance 1921-1960. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Natalie Beunat. Points, 730 p., 9,50 €

Dashiell Hammett, Le Chasseur et autres histoires. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Natalie Beunat. Gallimard, 380 p., 22 €


Dashiell Hammett se montrait trop modeste ; il avait déjà été remarqué pour les livraisons en feuilleton de Moisson rouge, que Blanche Knopf voulait d’ailleurs à l’époque publier dans une collection prestigieuse. Ensuite, en l’espace de quelques années, avec seulement quatre autres romans, il allait faire du « hard-boiled » ce qu’il espérait : « de la vraie littérature ». C’est cette histoire, et d’autres sur sa vie personnelle et politique, qu’on peut trouver dans une réédition en format de poche d’une sélection de ses lettres intitulée Un type bien : Correspondance 1921-1960 (on y trouvera son message à Blanche Knopf). Le « type bien » du titre est une invention de l’éditeur français, mais représente une certaine amélioration par rapport à La mort c’est pour les poires, titre sous lequel cette correspondance avait été publiée en 2002.

Les lettres ici réunies sont adressées principalement par Dashiell Hammett à ses éditeurs, à sa famille (essentiellement à ses deux filles) et à ses amies (en premier lieu, à la dramaturge Lillian Hellman, qui fut sa compagne pendant trente ans). On connaît déjà bien la vie du père du détective de la Continentale et de Sam Spade, mais, présentée sous sa propre plume, avec les poses ou les sincérités que lui-même choisit, elle paraît plus curieuse encore. Hammett, le patriote aux prises de position courageuses (être de gauche en pleine période d’hystérie anticommuniste n’allait pas de soi, défendre ses principes au point de se faire envoyer en prison non plus), l’alcoolique, l’écrivain qui ne parvint plus à écrire après 1934, est dans ses lettres un homme plein de retenue, amusant, attentionné, intériorisé.

Si l’on n’apprend rien sur son passage en 1922 à l’agence Pinkerton, simplement mentionné dans des lettres aux éditeurs pour susciter leur intérêt, on en apprend plus sur lui lorsqu’il est dans l’armée (il a voulu retourner sous les drapeaux en 1942, à quarante-huit ans, alors qu’il avait une pension d’invalidité de la Première Guerre mondiale) ou lorsqu’il se trouve en prison pendant la période du maccarthysme. Tout du long sont élégamment minorés ou passés sous silence les problèmes de santé, les cuites, le harcèlement policier et la ruine qui s’ensuivit, l’incapacité à écrire et les relations tempétueuses avec Lillian Hellman…

Le Hammett de la correspondance a le charme et le stoïcisme de son héros Nick Beaumont, qui, dans La Clé de verre, dit : « I can stand anything I’ve got to stand. » (« tout ce qu’il faut supporter, je peux le supporter »). Ce que les autres ont eu à supporter de lui n’est pas dit, mais sans doute Hammett était-il tel qu’il se montre dans ses lettres : courageux, digne, plein de retenue, amusant, intelligent, loyal vis-à-vis des siens, ferme dans ses opinions.

Une lettre, qui clôt le recueil et date de décembre 1960, un mois avant sa mort, jette cependant une curieuse lumière sur Hammett et les rapports qu’il entretenait avec son intermittente compagne de trente ans, Lillian Hellman, ou sur son état de santé. Ce n’est pas lui qui l’a écrite, mais Hellman qui l’a rédigée et la lui a fait signer. Elle célèbre leur rencontre trois décennies plus tôt : « Aujourd’hui trentième anniversaire du commencement de tout, je souhaite dire ceci : l’amour qui a commencé ce jour a été plus grand que tout l’amour n’importe quand et n’importe où… Je ne savais pas alors quel trésor j’avais et ne pouvais le savoir et de temps en temps je n’ai donc pas respecté le caractère merveilleux de ce lien. Je le regrette… Quoi, sinon une force inconnue, a bien pu me donner, à moi pécheur, pareille femme ?  Béni soit Dieu. Signé : Dashiell Hammett ».

En même temps que cette correspondance, paraît un recueil de textes inédits ou quasiment inédits, Le Chasseur et autres histoires. Il est organisé et présenté, comme le précédent livre, par Julie Rivett, petite-fille de Hammett, et Richard Layman, biographe et spécialiste de l’écrivain, qui travaillent depuis la fin des années 1990 à faire connaître les textes inconnus de Hammett, maintenant que les questions de droits sur son œuvre ont été éclaircies (ils avaient été rachetés par Lillian Hellman après la mort de Hammett). Le recueil ne contient que cinq textes sur ce que la première section appelle le « monde du crime », les autres – une quinzaine, écrits dans les années vingt et trente –, portent sur des sujets divers et sont regroupés sous les en-têtes : « Des Hommes », « Des Hommes et des Femmes », « Scénarios ».

Le désir de Julie Rivett et de Richard Layman, comme cela nous est confié dans l’introduction, est d’« attester des ambitions littéraires » de Hammett. Avouons que ce qu’on lit dans Le Chasseur et autres histoires n’est que modestement à la hauteur d’une quelconque ambition. « Le chasseur » présente un détective sans états d’âme, arrêtant un pauvre bougre d’escroc. « Les prodigieuses pilules Pentner » s’essouffle dans une farce poussive pour raconter l’histoire d’un autre détective qui, par le plus grand des hasards, sauve une famille de milliardaires prise en otage. Les textes non policiers s’attachent, eux, à des sujets très « années trente » : des épisodes dans l’existence de ceux que le succès et l’argent n’ont pas visités, les rapports compliqués entre les sexes… tandis que les trois synopsis présentés sont peu convaincants. Seules les retrouvailles avec Sam Spade (le détective de Hammett), à la fin du recueil, font se réveiller un peu le lecteur, mais fort brièvement, car le fragment où le héros au « sourire carnassier » apparaît n’est long que de quelques pages.

Avec Le Chasseur et autres histoires se pose une nouvelle fois la vieille question des « fonds de tiroir » littéraires. À laquelle on peut faire une nouvelle fois la même vieille réponse : ils sont intéressants pour les spécialistes et les fous d’un auteur, beaucoup moins pour les autres. Ce qui est toutefois dommage, c’est que – publication grand public oblige – les valeureux annotateurs et commentateurs (Julie Rivett et Richard Layman), qui font un excellent travail, se sentent obligés de faire passer ces modestes vessies pour d’assez brillantes lanternes.


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Claude Grimal

À la Une du n° 12