Les Japonais ne sont pas gais

Deux romans courts, d’auteurs jeunes (le premier a aujourd’hui 32 ans, le second 57 mais il en avait 37 quand il publia son livre au Japon), deux réussites (absence de pathos, économie des moyens, solidité de structure) marquées, l’une comme l’autre, par une mélancolie indéracinable, bien que les deux invitent apparemment à tirer un trait sur le passé et à aller de l’avant.


Hada Keisuke, La vie du bon côté. Trad. du japonais par Myriam Dartois-Ako. Philippe Picquier, 148 p., 16,50 €

Medoruma Shun, Les pleurs du vent. Trad. du japonais par Corinne Quentin. Zulma, 124 p., 16,50 €


Hada Keisuke, qui connut le succès très tôt, s’inscrit nettement dans la tradition néo-réaliste japonaise qui s’est toujours attachée à décrire de manière précise et honnête l’existence quotidienne, répétitive, dépourvue de grandes espérances, des citoyens ordinaires aspirant à la décence et à la monotonie d’une carrière de salary men peu enclins, surtout depuis la fin des années exaltées d’une après-guerre marquée par le désir de « changer la vie », à bouleverser l’ordre établi, et soucieux avant tout de respecter les ancestrales obligations de famille, de se marier bourgeoisement, de fonder un foyer.

Ici, le héros, qui sort d’une adolescence prolongée et vit encore, comme chez nous, de stages inutiles, d’entretiens ratés et de petits boulots, supporte les récriminations de sa mère, entretient avec son grand-père, commensal importun, toujours malade, jamais mourant (les Japonais sont obsédés par le poids écrasant de leurs retraités), des rapports sournoisement décalés (comment aider – obliger en fait – à mourir ce vieillard qui se perpétue en parasite ?).

Hada Keisuke, La vie du bon côté

Hada Keisuke

Par ailleurs, il vit une relation sexuelle peu gratifiante avec sa petite amie, une fille plutôt moche et qui n’a pas inventé la poudre. Bref, la réalité est glauque et, comme Fukushima n’a à l’évidence rien arrangé en matière de rêves d’avenir, la fameuse résilience japonaise a fort à faire pour aider le garçon (et son entourage) à tenir le coup.

Le titre original, dans sa brutalité américaine (Scrap and Build, soit « mettre au rancart et construire » ou « vieille ferraille et maison neuve »), me semble pince-sans-rire ou franchement sinistre (pour que le jeune homme se fasse un corps d’athlète – il s’y essaye –, il faut que l’ancêtre débarrasse le plancher), ce que le français rend très mal. Il faut tout le talent de l’écrivain, qui est grand, pour que nous acceptions de suivre ses personnages sur le sentier – ascendant, descendant, c’est presque aussi triste – de leur médiocre destinée.

Le Japon d’aujourd’hui n’est donc pas drôle. Celui d’autrefois était pire. Dans l’île ultra méridionale d’Okinawa, où se déroula la seule opération militaire menée par les GI en territoire japonais, une effroyable boucherie que stoppa seulement l’arme atomique en août 1945, un crâne posé sur une éminence peu accessible près d’un village a donné lieu à une sorte de légende locale, car il pleure quand le vent souffle. C’est celui d’un kamikaze, il est percé d’un trou par où la brise de mer s’insinue et chante.

Mais un demi-siècle a passé depuis 1945. Toujours avide de sensationnel, la télé veut consacrer une émission au crâne miraculeux. Ce serait la dernière d’une série consacrée à ce conflit désormais mal connu des contemporains et ne les concernant plus guère, le dernier tournage pour lequel une équipe a été envoyée de Tôkyô, dont le chef se trouve être un ancien natif de l’archipel des Ryûkyû (à la langue et à la culture seulement apparentées à celles du Japon proprement dit).

Hada Keisuke, La vie du bon côté

Medoruma Shun

Peu importent en fait les péripéties d’une histoire qui pourrait avoir fourni aussi bien un scénario d’étude de mœurs locales qu’une trame de conte fantastique ou de film d’horreur. Ce qui frappe, c’est que la leçon du livre de Medoruma Shun, s’il y en a une, demeure incertaine. Convient-il, tout en donnant enfin la paix aux morts d’une guerre qui a sacrifié toute une classe d’adolescents devenus bombes humaines, et d’enfants soldats mobilisés comme chair à canon sous les ordres du répugnant amiral Tojo et de l’empereur Hirohito, qui ne l’était pas moins, de les oublier définitivement ou de s’en souvenir à jamais ? Cette incertitude est bénéfique littérairement. Elle préserve une œuvre faite de nuances et d’infinie délicatesse de touche de la grandiloquence et du ressentiment auxquels de tels sujets échappent rarement.

L’essentiel de la beauté du livre au demeurant, c’est son écriture poétique soutenue et le charme distillé par la révélation progressive du thème central, celui de l’évanescence des choses et des êtres. Un sentiment qui trouve à peine les mots pour se dire, et si japonais que pour le coup Okinawa la lointaine, la victime, l’exotique, rend ainsi perceptible la connivence culturelle la liant à un Japon qui, à son égard, fut longtemps colonialiste et prédateur.

Maurice Mourier

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