Jimfish, du Sud-Africain Christopher Hope, est un conte satirique drôle et cruel qui dénonce les dictatures et les atrocités qui les accompagnent, mais sans tout à fait remplir l’objectif qu’on pourrait en attendre.
Christopher Hope, Jimfish. Trad. de l’anglais (Afrique du Sud) par Edith Soonckindt. Piranha, 208 p., 17 €
Surgi des eaux de l’océan Indien par un beau matin de 1984, un garçon d’environ dix-huit ans est aussitôt confié aux autorités de Port Pallid, lesquelles s’incarnent en l’unique personne du brigadier Arlow. Le problème, essentiel dans une Afrique du Sud encore sous le régime de l’apartheid, est de déterminer à quel groupe ethnique appartient ce garçon, car sa couleur de peau n’est pas bien définie. Certains le trouvent blanc, d’autres le diraient rose, brun clair ou couleur miel, quand ce n’est pas d’une vague teinte bleue. Le brigadier Arlow procède à l’examen qui permettra de trancher : il coince un crayon dans les cheveux du jeune homme et attend de voir si le crayon tombe ou non.

À l’évidence, Christopher Hope a lu Voltaire, dont il cite un aphorisme : « Les hommes seront toujours fous ; et ceux qui croient les guérir sont les plus fous de la bande ». Et, en effet, le brave Jimfish est un condensé de Candide, de Zadig et de l’Ingénu, Malala le Soviet ressemble fort à Pangloss ; quant à Zoran le Serbe, dont Jimfish fait la connaissance dans une geôle, il n’est pas sans évoquer le M. Gordon de L’ingénu. Le récit, on l’aura compris, prend la forme d’un conte satirique, ce qui fait à la fois sa force et sa faiblesse. En effet, ce genre narratif permet d’éclairer sous un jour cru les exactions qu’il dénonce et laisse une grande place à un humour de l’absurde, mais, d’un autre côté, on peine un peu à comprendre en quoi il se justifie, étant donné que Christopher Hope écrit (en 2015) dans un contexte où sa parole est libre, et que les dictateurs qu’il met en scène sont, pour la plupart, passés de vie à trépas depuis quelques années déjà.
Reste le fond, une typologie des horreurs qui se sont produites à la fin du XXe siècle, dont Jimfish comprend peu à peu qu’elles ne sont justifiées par rien, et surtout pas par les idéologies dont leurs auteurs se réclament. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas nouveau. Or, malheureusement, le XXIe siècle ne manque pas de régimes à dénoncer ! On aurait aimé que les pérégrinations de Jimfish le mènent dans la Syrie de Bachar el-Assad plutôt que dans la Roumanie de Nicolae Ceausescu, ou, si l’on veut demeurer en Afrique, que notre Candide moderne s’intéresse à Omar Hassan el-Béchir, devenu président de la République du Soudan le 30 juin 1989 à la suite d’un coup d’État, réélu (c’est le terme officiel) le 27 avril 2015 avec 94,5 % des suffrages, et à l’encontre duquel la Cour pénale internationale a émis deux mandats d’arrêt avec des accusations de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocides.
Pour autant, on ne saurait nier les vertus documentaires (et documentées) de ce livre, car comme Christopher Hope – journaliste d’investigation et militant anti-apartheid de la première heure – le précise en exergue à propos des événements qu’il rapporte : « J’ai été présent pour beaucoup d’entre eux. Et j’ai pris des notes. Parce que la réalité dont j’ai été témoin dépassait largement la fiction. »
