On ne sait pas grand-chose de Mark Winkler (à ne pas confondre avec Martin Winckler), si ce n’est qu’il a trente et un ans, est né en Afrique du Sud et vit au Cap, avec sa femme et ses filles. Il dirige une agence de publicité, ce qui ne l’empêche pas d’écrire.
Mark Winkler, Je m’appelle Nathan Lucius. Trad. de l’anglais (Afrique du Sud) par Céline Schwaller. Métailié, 230 p., 20 €
N’étant pas fanatique de thrillers, je n’avais pas l’intention de rendre compte de Je m’appelle Nathan Lucius. Par acquis de conscience, j’en ai commencé la lecture et, au bout d’une dizaine de pages, j’ai su que j’irais jusqu’à la dernière. Dès l’abord, j’ai été accrochée par le style inhabituel de Mark Winkler : des phrases courtes, d’une ligne à une ligne et demie, qui, loin de morceler le cours du récit, lui donnent un rythme, que Céline Schwaller rend très exactement en français : « C’est déjà assez dur comme ça de rester assis sur ma chaise. Les coups qui résonnent dans ma tête sont plus forts que jamais. Je croise les bras, agrippe mes épaules. C’est comme un câlin. Ça me réconforte. Je ne veux pas me lâcher. Je reste comme ça presque toute la journée. »

Le roman est divisé en trois sections qui vont à rebours : « Après », « Avant », « Avant et Après ». Dans la première partie, on découvre la vie quotidienne de Nathan : boulot, bars, jogging, lecture, petits services rendus. Somme toute, une vie très banale. Mais les réflexions de celui qui la vit, elles, ne sont pas banales. La moindre action est vue, dans le détail, par un œil impitoyable, qui va au fond des choses. Loin d’être un « demeuré », comme le suggèreront les juges, c’est un sage. Il a évidemment des comportements bizarres, par exemple quand il colle au mur de son unique pièce des photos d’étrangers du siècle dernier, pour se constituer une famille idéale, bien différente de la sienne.
Et tout à coup, sans explication, on retrouve Nathan dans un hôpital psychiatrique. Il n’est pas malheureux, il joue aux échecs avec Naiker (un autre sage), regarde Ricky piquer ses crises et le vieux Jack baver en se balançant. Chacun d’entre eux a deux ou trois crimes à son « actif ». Les entretiens de Nathan avec la psy, Aphrodite Petrakis, sont des chefs-d’œuvre de subtilité, d’ironie et même de drôlerie. « Je ne connais pas cette autre femme assise derrière le bureau. Le bureau est à un bout du tapis persan. Je suis à l’autre bout. Il y a une jungle de couleurs et de tourbillons entre nous. Quand je bouge, le cuir du fauteuil couine. La vache morte qui proteste. »
C’est seulement au moment de son procès que l’on découvre le nombre de crimes dont Nathan Lucius est censé s’être rendu coupable. Dans cette deuxième partie, le récit est entrecoupé de passages en italique qui sont des retours, souvent poétiques, sur l’enfance de Nathan, mais qui révèlent la cause, inattendue et révoltante, de ses dérives. Quoi qu’il en soit, il est déclaré « irresponsable » : pas de prison, mais « la maison de fous » à vie. Ce qui ne déplaît pas du tout au sage Nathan : on est nourri, logé, sans souci d’avenir, on discute avec la psy, on lit, et on joue aux échecs. Seuls manquent le jogging et le contact avec la nature. La clé de ce personnage énigmatique, c’est qu’il ne se souvient réellement pas de ce qu’il fait (lui-même doute de ses crimes,) mais ne réussira jamais à chasser de son esprit son enfance et l’agression dont il a été victime. Elles prennent toute la place dans son cerveau.
Ce récit dénonce toutes les carences de notre société, et plus précisément celle qui consiste à ne pas prendre en charge un enfant profondément traumatisé. Un thriller qui est bien plus qu’un thriller. À lire absolument.
