Le voyage des mots

Vénus Khoury-Ghata, qui vient d’être accueillie dans la collection Poésie/Gallimard, est poète, traductrice, romancière. Parisienne depuis plusieurs décennies, elle est restée très attachée à son village d’origine, Bcharré, situé dans le Haut Liban.


Vénus Khoury-Ghata, La Femme qui ne savait pas garder les hommes (récit), Éditions Mercure de France, 125 p., 12, 50 €.

Le Livre des suppliques (poésie), Éditions Mercure de France, 146 p. 15 €.

Les mots étaient des loups, poèmes choisis, (préface de Pierre Brunel), Éditions Gallimard, « Poésie / Gallimard », 275 p., 7,20 €.


Auteur d’une quarantaine de livres, Vénus Khoury-Ghata entretient depuis l’enfance des relations passionnées avec la langue française. Née près de Beyrouth, elle passa son enfance et son adolescence partagée entre la capitale et le village de Bcharré, « au nord de tous les nords », où sa mère était née. Ce qui n’est pas anodin. Jusqu’à très récemment, les habitants de Bcharré parlaient encore le syriaque, dérivé de l’araméen et langue liturgique des maronites. Pendant la guerre civile, la résistance chrétienne y fut prédominante.

Son père, un ancien moine, était très cultivé ; il connaissait si bien le français qu’il fut traducteur auprès du Haut-Commissaire, dans un Liban qui faisait partie de la Syrie alors administrée par la France sous régime de mandat. Après le départ des Français, il intégra l’armée libanaise, ce dont il souffrit beaucoup, se disant « orphelin de la France ».

Sa mère s’exprimait dans une langue bien à elle, un mélange de l’arabe dialectal et de français. C’était, écrit Vénus Khoury-Ghata, « une analphabète bilingue ». Le bilinguisme, la double vie (la double vue ?) sont au cœur du destin de l’auteur, qui déclarait en 2001, dans La Revue des deux mondes : « Je suis bigame, je mène une double vie sous le couvert de l’écriture. J’écrirai un jour un livre pour raconter ma vie au grand jour avec la langue française et ma vie clandestine avec la langue arabe ».

La France, où elle vit depuis 1972, est désormais son pays. « L’exil, me disait-elle récemment, est, d’après le proverbe, une porte ouverte pour les uns, un tombeau pour les autres… Pour moi l’exil est à présent dans la langue arabe… J’ai d’abord cherché à greffer une langue sur une autre, de faire entrer la pensée arabe dans le moule français… Mais la langue arabe est trop sentimentale, imagée, métaphorique. Trop solennelle, elle vire tout de suite à l’épopée ou au péplum… La langue française, moins pathétique, est devenue pour moi un garde-fou pour éviter les dérapages… J’ai mis du temps à l’adopter tout à fait… À présent j’écris directement en français… »

C’est donc du père que lui vient le français, un père très dur, rendu amer, que sa fille prit en haine quand il fit enfermer son fils aîné, Victor, dans un asile psychiatrique parce qu’il se droguait. Il y subit d’abord des électrochocs, puis, après plusieurs tentatives de fuite pour rejoindre la maison familiale, une lobotomie.

Car le voilà le drame affreux, la mort du frère, son enterrement, la disparition, la dénégation de ses poèmes, que Vénus s’est donné pour mission d’exhumer : « Un séjour long de deux ans à Paris sans trouver d’éditeur, la drogue devait le consoler. Retour par une nuit pluvieuse, dans une maison où personne ne l’attendait. Incohérent son discours sur ses poèmes retenus en otage par un hôtelier de la place Saint-Sulpice, échevelé le récit de son périple Paris-Beyrouth fait à pied. Avait-il marché sur l’eau comme le fit deux mille ans auparavant celui né à Nazareth ? 
L’hôpital psychiatrique appelé par son père promit de le récupérer à l’aube. » (La femme qui ne savait pas garder les hommes)

S’il y a du tragique, chez Vénus Khoury-Ghata, il y a aussi un chatoiement, une faconde et une exubérance proprement orientales ou simplement méditerranéennes, qui peuvent surprendre ou même choquer la réserve parisienne. Le tragique est constamment relayé et compensé, équilibré par une lucidité et un humour presque cruels tant ils sont vifs, sans concession. « Mourir ne donne pas le droit de cesser de s’occuper des siens », écrit-elle à propos de son second mari, dans La Femme qui ne savait pas garder les hommes. Vénus a l’œil précis, l’observation féroce et la générosité immense.

Elle possède le talent de raconter, même en dehors de ses romans, et de nous entraîner sur le chemin des fables (qui, on le sait, ne disent que la vérité), comme celle des orties, par laquelle débute l’anthologie parue chez Gallimard. « Les orties sont de vieilles connaissances », elles encombrent sa page, de même qu’elles encombraient et bouchaient les fenêtres dans la maison de la montagne. Il faut les enlever, les arracher du terrain vague, pour retrouver la tombe du fils et ses poèmes. Ce à quoi s’efforce le fantôme de la mère :

« Elle remettait toujours au lendemain ce travail qu’elle disait au-dessus de ses forces.
C’est une fois morte qu’elle retroussa ses manches pour leur faire un sort
ses ahanements ne sont pas signe de fatigue mais de satisfaction devant le travail accompli
“J’aurais dû le faire de mon vivant”, explique-t-elle sur un ton d’excuse
en s’essuyant le front avec le coin de son tablier
geste qui montre l’étendue de sa robe rongée par son séjour sous terre.

Comment fit-elle pour parcourir douze milles kilomètres de haine,
“Il fallait le faire”, dit-elle, modeste, mais elle a beau faucher,
l’ortie croît plus vite que ses gestes. »

« Le voyage de la morte et des mots », c’est celui de la mère, c’est celui de Vénus qui partit du Liban à 35 ans, au bras de son second mari, le médecin biologiste Jean Ghata, tant aimé et si tôt perdu, pour s’installer en France. Dès lors, Vénus n’a pas cessé de voyager, de la mort de ceux qu’elle a perdus après les avoir chéris ou au contraire haïs, à la jouissance, l’impertinence des mots. « De la mercerie qui vendait des ficelles des cordelettes des pelotes de laine » à l’école du village où un instituteur comprend qu’il lui faut enseigner aux enfants « le grec parce que tout vient de là / l’araméen à cause du Christ / le français pour venger Jeanne d’Arc et Vercingétorix ». De l’arabe au français, car elle traduit le poète libanais d’origine syrienne, son ami Adonis, peut-être son frère d’adoption, celui qu’elle a élu pour donner suite au vrai, au jeune homme mort avant d’avoir écrit son œuvre. De hier à aujourd’hui, de ailleurs à ici, elle rapporte des odeurs, des sons et de l’amour, elle rapporte la colère et la peur. « C’était hier / il y a très longtemps / la colère du père renversait la maison ».

Elle a choisi la France tout en louchant, migrant vers la neige du village, vers la terre du village où dort la mère, itinérant d’un mort acrimonieux à l’autre, d’un mot insatisfait à l’autre. « Changer de pays et de ville ne sert à rien ». Changer de langue, probablement que si.

« Pourquoi cet entêtement à raconter mon pays dans une langue qui n’est pas la mienne ? me suis-je demandée pendant des années. La réponse est simple : vivant au Liban, je n’aurais pas écrit de livres mais fait la cuisine et des enfants. La nécessité de le raconter est venue avec l’éloignement. Il fallait le réinventer tel qu’il était, divisé, meurtri, pour me donner l’impression de partager le quotidien terrible de mes compatriotes ».

C’est par cette étrangeté-là qu’il convient de lire un auteur qui ne nous offre pas un exotisme de pacotille mais la capacité de percevoir le différent, d’acquérir la connaissance de ce qui n’est pas soi, de nous transformer en « exote », selon le beau mot de Victor Segalen. Par ce qu’elle insinue, par ce qu’elle introduit dans nos habitudes de lecteurs de poésie ou de lecteurs tout court, Vénus Khoury-Ghata nous aide à déplacer les perspectives, à penser, éprouver autrement.

« Quel nom donner à la chose qui change sans cesse d’apparence ? » se demande-t-elle. Quel nom donner à la femme qui a pris celui de ses deux maris, et dont le prénom est un mythe ? Qui a gommé le nom du père dont elle provient pourtant deux fois puisqu’il a engendré son amour du français et son désir d’écrire ?

Se construire, s’édifier sur un effacement, c’est la tâche que connaissent les femmes, toute femme écrivain. Devenir parisienne sans cesser d’être bcharriote, « retournante », comme elle se qualifie elle-même, femme de lettres sans cesser d’être mère, animer un salon littéraire, acclimater la poésie arabe en France et s’imprégner de la culture française, c’est ce à quoi s’est efforcée Vénus Khoury-Ghata…

Un pays et une langue ne sont jamais aussi grands que quand ils s’ouvrent aux autres, dit-elle, ils sont pareils à « un fleuve qui accepte l’eau de ses confluents ». Alors la chance (d’être parti de son pays, ou à l’inverse d’être un pays d’accueil) est réciproque : pour l’exilé comme pour son hôte.


Vénus Khoury-Ghata publiera à l’automne prochain, toujours au Mercure de France, Les derniers jours de Mandelstam, une conversation imaginaire entre Staline et Mandelstam.
Photo à la une : vue de Bcharré (domaine public)

À la Une du n° 8

;