Vers le vide

Tandis qu’on repousse de plus en plus en loin les limites de la vie, voudrait-on oublier que la mort a toujours le pouvoir de frapper aveuglément ? Comment « se reconstruire », alors ? Si les psychologues entrent volontiers en action, le récit de Wolfgang Hermann prouve que la littérature aussi a vocation à revendiquer un droit opposable à l’anéantissement. « Je ne pressentais pas ce que cela peut être, quand la peau du monde se retourne d’un coup. »


Wolfgang Hermann, Adieu sans fin. Trad. de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay. Verdier, coll. « Der Doppelgänger », 128 p., 15 €


À l’origine de ce livre, la plus douloureuse sans doute des expériences humaines : la perte d’un enfant, que l’auteur a eu à subir. Que dire, que faire face à ce scandale absolu, irrémédiable ? Quand la mort survient au terme d’une vie accomplie, passe encore, mais la disparition précoce d’un être cher suscite la révolte, par-delà le chagrin et la douleur. Chacun s’en accommode comme il peut, avec ou sans l’aide d’une religion. Quand les interrogations sont sans réponse, colère et abattement se perdent pareillement dans le vide d’une détresse impuissante. Wolfgang Hermann, lui, ne se résigne pourtant pas. Pour affronter le grand mystère de la disparition, il écrit, et l’œuvre qui naît transcende le malheur, sublime son deuil personnel en un magnifique récit qui finit par voler sa victoire à la mort.

Être ou ne pas être… Wolfgang Hermann aborde cette vieille question sous un angle différent : là où notre logique occidentale s’enferme dans le dilemme et s’avère inopérante, il revendique pour son récit une autre logique, dérivée des enseignements de l’Inde ancienne et du taoïsme. L’épigraphe, empruntée au moine bouddhiste Nâgârjuna (IIe-IIIe siècle), est explicite : « Toutes les apparitions des êtres seront autant de combustibles pour le feu de la conscience. Elles trouveront la paix en se consumant dans la lumière de la connaissance analytique et vraie. » Dès lors, l’existence et la non-existence ne s’opposent plus, l’être ne meurt pas, il cesse simplement d’apparaître. Et voilà qu’un chemin s’ouvre vers le fils disparu.

Car c’est bien d’un cheminement qu’il s’agit. Un long parcours attend le narrateur, au terme duquel il doit avoir apprivoisé l’inacceptable pour pouvoir continuer à vivre. Loin des spéculations abstraites et théoriques sur la vie et la mort, son chemin de douleur est corseté dans la forme littéraire la plus pure, une prose concise, précise, toujours percutante (que le traducteur cerne au plus près). Par exemple : « À l’instant où je pénétrai dans le café, une fumée de cigarette bleuâtre m’enveloppa, et je succombai aussitôt à un accès de fatigue et de faiblesse. J’étais comme évidé, je n’avais plus rien à opposer au monde extérieur. J’avais également perdu tout intérêt pour les choses qui m’entouraient. Ce qui n’empêchait pas celles-ci de me pénétrer jusqu’au tréfonds. »

Le registre choisi est celui de la sensation immédiate et des émotions, de la communion avec la nature et les choses ; de l’attention aux gestes aussi, à travers lesquels se manifestent les sentiments humains. La lumière sert de fil conducteur tout au long du récit, une lumière changeante, peinte avec une précision toute poétique, et dont le narrateur aux sens aiguisés capte avidement les moindres nuances. Une lumière qui finit parfois par se confondre avec celle dont parlait Nâgârjuna, entre la lumière automnale du jardin qui illumine la première phrase du récit (« Il émanait du jardin une lumière singulière, comme si chaque feuille brillait de l’intérieur ») et celle des premiers flocons qui se répand sur la dernière. C’est une lumière à la fois familière et étrange, qui peut tout aussi bien provenir du monde extérieur que du dedans des choses et des gens. Au rythme des saisons jalonnant le temps qui passe sur la terre, elle témoigne de la présence de la vie qui justement, lorsque l’espoir disparaît, « se fige et perd toute lumière ».

Wolfgang Hermann, Adieu sans fin, Verdier

Wolfgang Hermann © Volker Derlath

« Le temps s’est évanoui ce matin-là » : en perdant son fils Fabius, le narrateur sent se rompre en lui la chaîne temporelle qui relie entre elles les générations. Cet arrêt brutal, catastrophique, le met hors circuit, en marge du cours normal de l’existence qui se poursuit sans lui. Car la mort de l’enfant signifie bel et bien la cessation du temps : « C’était avant que le temps ne meure », dit-il pour évoquer les jours où son fils Fabius était encore là, un fils qu’il venait tout juste d’accueillir sous son toit après des années passées chez sa mère, lot commun des enfants de parents séparés. Un fils de dix-sept ans à peine, prêt à mordre dans la vie à belles dents, tandis que le père découvrait tout juste l’amour et la complicité qui les unissaient. Un fils dont le regard « surgissait de la profondeur du monde », emporté subitement dans son sommeil par une mauvaise grippe, sans qu’on ait suffisamment pris garde aux quelques signes avant-coureurs dont on ne découvre l’importance qu’après coup. Avec sa mort surviennent les jours sans lumière. Lors d’un enterrement sans paroles et sans couleurs, on se retrouve face à une tombe où « même la pesanteur était creuse à l’intérieur ». L’absence, le néant.

Il s’agit donc pour le narrateur, s’il ne veut pas sombrer à son tour, de retrouver peu à peu une connexion avec la vie qui, en dépit de tout, continue de l’irriguer comme elle irrigue le reste du monde. La réflexion ne l’aide guère, c’est par toutes les fibres de son être qu’il ressent comme une évidence que rien n’est immobile, que la vie est inconsistante, fluide, prête à se répandre et à disparaître à tout instant : « La vie est un liquide. Si nous ne la préservons pas, elle se perd dans les sables ».

C’est une autre expérience, liée au choc reçu lors de la mort du fils, qui permet au narrateur de sortir de cette impasse obscure : lui-même est victime d’une crise cardiaque qui manque de l’emporter.  Inconscient, livré aux seules mains des médecins, planant dans cet « espace intermédiaire » entre la vie et la mort, il croit voir son fils qui « s’avançait d’un pas lent et flottant vers une lumière ». Alors, tout bascule et il lui devient possible, non seulement de revenir à la vie immédiate, mais aussi de renouer avec celle d’avant, c’est-à-dire d’avant la naissance de ce fils aujourd’hui perdu. Par la force de l’amitié. Par le retour d’Anna, la mère de Fabius, qui ouvre sur la perspective de reprendre, par-delà la douleur du deuil partagé, une relation suspendue comme dans une longue parenthèse. Par le lien qui s’établit avec les camarades de Fabius. La littérature aussi joue son rôle dans cette lente renaissance : la lecture d’un passage de La promenade, de Robert Walser, vient à point nommé aider le convalescent à comprendre « qu’en dépit de tout la vie subsistait encore ici, autour de nous, en nous ».

Il lui sera donc accordé de garder quelque chose de ce fils mort, une présence au cœur de l’absence, délicatement incarnée en creux dans la figure de Julia, la petite amie de Fabius, qui renferme en elle, comme une preuve à rebours, la promesse d’une histoire d’amour, « le rayonnement de cet avenir qui n’avait pas encore été vécu, et ne le serait jamais ».

Peut-être ne faut-il y voir qu’un hasard, mais ce récit de Wolfgang Hermann (le premier traduit en français) s’inscrit sans peine dans la tradition germanique de la confrontation à la mort – même si l’univers que nous découvrons ici est fort éloigné des modèles auxquels on songe spontanément : Richard Strauss, qui écrivit un poème symphonique intitulé Mort et transfiguration, collabora aussi avec l’Autrichien Hugo von Hofmannsthal pour prêter à la mort des traits baroques ou dionysiaques. Si l’on considère que Hofmannsthal, précisément, est mort le jour même de l’enterrement de son fils, le rapprochement, pour aléatoire qu’il puisse paraître, n’en est que plus troublant.

Jean-Luc Tiesset

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