Trois générations, trois continents

Il faut entendre « génération », le mot qui constitue le titre du roman, dans les deux sens du terme : d’une part l’action d’engendrer, d’autre part l’ensemble des individus du même âge (famille et proches). L’engendrement, le rapport de cause à effet, assure la cohérence d’un récit à quatre temps (1958, 2010, 2016, 2027) et trois générations, sur trois continents (Amérique, Europe, Japon).


Paula McGrath, Génération. Trad. de l’anglais (Irlande) par Cécile Arnaud. Quai Voltaire, 225 p., 20 €


Récit très ambitieux donc, qui mobilise en permanence l’attention du lecteur : on passe vite, sans transition, d’un personnage à l’autre, d’une voix à l’autre, d’une date à l’autre, encore que l’essentiel du récit se situe en 2010, année des deux séjours d’Áine dans l’Illinois.

Tout commence dans une mine d’uranium au Canada. Un homme anonyme y travaille dur pour un bon salaire. Dans une boîte une poignée de terre, dans la tête des poèmes de Yeats : c’est sûr il reviendra vers « notre Mère l’Irlande ». Un demi-siècle plus tard, Áine – on apprendra que c’est sa fille –, divorcée de Conor, part seule au printemps pour une ferme américaine. Expérience douteuse, qui laisse un goût amer. Pourtant, l’été suivant – « Joe avait bel et bien laissé son empreinte » –, elle repart, avec sa fille Daisy cette fois-ci, en tant que wwoofer (personne effectuant un travail contre nourriture et logement), après de nombreux échanges sur Skype avec Joe. Elle finira par s’enfuir avec Daisy, en catastrophe. L’escapade tant souhaitée – « toute sa vie n’était qu’une longue banalité » – a viré peu à peu au cauchemar. La ferme est une porcherie, les chauves-souris ont envahi le grenier. Joe est un personnage insaisissable qui a arrêté des études d’instituteur, pour une raison inconnue, et s’est lancé dans la culture bio ; il se laisse aller, rabroue les gens, fume des joints et cultive de la marijuana, en somme « pas vraiment le prince charmant ». Il y a plus : la découverte d’un câble électrique noyé dans la poussière mène Àine « en territoire dangereux », celui de l’ordinateur qui dissimule/révèle le secret de Joe et ses terribles fantasmes. Tout s’éclaire, et il faut s’en aller au plus vite, mettre Daisy à l’abri. Carlos, employé mexicain à la ferme – repère fixe dans un univers moralement chamboulé –, pense à ses propres filles et vole à leur secours tout en sachant qu’il va perdre son travail : « Il ne pourra plus revenir en arrière. »

Alors, Joe coupable ? Pas si simple de pénétrer dans un esprit marqué par la brutalité d’un père qui brise les espoirs du jeune pianiste : « Les petites mains balayées des touches, le couvercle refermé d’un coup sec […] À partir de maintenant, c’est base-ball. Il est temps d’oublier toute cette musique ». Qui peut dire les conséquences d’un tel traumatisme, écho parmi d’autres dans ce livre d’un célèbre passage de l’Exode : « Je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants ».

Paula McGrath, Génération, Quai Voltaire

Paula McGrath © Paul Sherwood

Paula McGrath ne se contente pas des individus, elle parle aussi des groupes, des migrants venus aux États-Unis, migrants dont dépend la survie de leurs familles demeurées au Mexique, tel ce Carlos qui travaille chez Joe et observe la déchéance du gringo qui ne se lave pas, ne se rase pas : « En remontant l’allée boueuse, Carlos a l’impression de voir un ours sortir de son hibernation. »

Les personnages secondaires ne le sont pas vraiment. Yehudit, devenue Judith, émigrée comme Adam et Solomon, est séparée de son mari Frank. Elle joue du piano, le goût de la musique lui vient de sa mère et elle le transmet à son fils, Joe. Bien mieux, « Judy aimait à penser qu’elle l’avait fait naître de sa musique », naissance avortée par la faute du père. Transmission, encore et toujours, y compris de la mélancolie qui, pour Judy, remonte « à plus loin qu’elle, peut-être à sa mère et à son enfance dans un endroit que Judy ne connaissait pas et ne pouvait pas imaginer ». On n’en finit pas de remonter le temps. Il y a aussi Vicky l’institutrice, détentrice d’un lourd secret, et Kane, le fils de Makiko, auquel Judith donne des leçons de piano – encore la musique –, qui rencontrera Bellis au Canada… Et d’autres encore, tous attachants, tous liés dans la trame narrative comme les grains d’un chapelet, plus dépendants les uns des autres qu’ils ne peuvent l’imaginer.

Le livre s’achève par une plongée dans l’avenir (2027) avec Bellis – c’est Daisy sous un nouveau nom – partie sur les traces de son grand-père. À Chicago d’abord, où elle rencontre Kane, qui joue dans des clubs. Puis au Canada : « Elle fait un pas vers le puits de mine, et c’est comme si elle remontait le temps. » Nous y voilà : « Son grand-père se tient à l’endroit même où elle se tient, un jeune homme guère plus âgé qu’elle ne l’est, qui ne sait rien de son avenir, ne sait rien d’elle. » La boucle est bouclée : ma fin est mon commencement. Chaque personnage, homme ou femme, s’est exprimé, a eu voix au chapitre, a tiré l’un des fils de cette trame complexe où domine l’idée que l’effacement n’est pas la règle : on ne repart jamais de zéro, rien ne recommence, tout continue, le déchiffrement du passé est une clé de l’avenir. À la question du vieux mineur qui sert de guide : « Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? » fait écho celle de Kane : « As-tu trouvé ce que tu cherchais ? » Le temps linéaire n’existe plus et c’est comme si Daisy/Bellis, la jeunesse incarnée, « glissait entre le présent et le passé, peut-être même l’avenir ».

Les nombreux changements de perspective peuvent donner le vertige, obligeant le lecteur à d’incessants rétablissements, une vraie gymnastique intellectuelle. Qu’à cela ne tienne : cette exploration de tout ce qui lie les personnages à leurs ancêtres et à leurs descendants (fautes, frustrations, tabous, traumatismes) démontre que le contrat proposé par le titre est rempli avec brio.

Claude Fierobe

À la Une du n° 28

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