J’habite entre ici et là-bas

La vie du solitaire et effacé Xu Mingzhang bascule avec la demande de divorce de son ambitieuse femme, qu’il avait suivie depuis Taïwan jusqu’à Berlin. Perdu dans une ville dont il ne maîtrise pas la langue, il entame une existence d’errance, suspendue à la prolongation de son visa et à la découverte d’un sens à sa vie. Avec La salle d’attente, la Taïwanaise Tsou Yung-Shan livre un très beau premier roman.


Tsou Yung-Shan, La salle d’attente. Trad. du chinois (Taïwan) par Marie-Louis Orsoni, Éditions Piranha, 192 pages, 17 €


Le titre et le résumé présageaient une sorte de huis clos ou une analyse du système bureaucratique kafkaïen qui attend presque toujours les immigrés dans un Ministère des Affaires étrangères. La jeune auteure Tsou Yung-Shan fait encore plus fort, par sa capacité à saisir subtilement l’atmosphère pesante d’une salle d’attente et à en faire le cœur de toute vie d’immigré, où qu’il soit.

On ne reste pas bien longtemps dans cette salle d’attente, d’ailleurs. Seulement un court chapitre introductif, avant que Xu Mingzhang ne soit avalé par le bureau gris d’une employée et recraché presque aussi vite, avec un nouvel ultimatum, une nouvelle liste de papiers à fournir. Ce début est une première plongée dans l’intériorité du personnage. Très curieusement et intelligemment, l’auteur évite le huis clos physique ou mental, par un très beau jeu entre extériorité et intériorité. La salle d’attente, cloisonnée, pesante, rappelle le repli sur soi du héros, étranger au monde extérieur qui s’introduit toutefois dans ces deux univers intérieurs : la fenêtre de la salle d’attente laisse apercevoir la beauté de l’hiver allemand glacé, et un sentiment « d’humidité », souvenir du climat tropical de Taïwan, envahit Xu Mingzhang. Cette confrontation entre froid sec et humidité résume précisément l’essence d’une salle d’attente : des êtres, englués dans une situation personnelle, une sécheresse des relations entre ces anonymes, réunis par la force des choses, et surtout, un temps en suspens.

Ce court moment donne le ton général du roman, qui s’avère étrangement lent, en dépit de son nombre de pages réduit. On est surpris par son rythme étrange, avec cet usage très fréquent du présent dans des phrases longues, des appositions, qui figent presque les personnages. On a l’impression de les regarder à travers une boule à neige, avec des flocons qui tombent au ralenti.

C’est par là que Tsou Yung-Shan saisit parfaitement la condition de l’immigré. Tout se passe comme si chacun d’eux vivait en permanence dans une salle d’attente imaginaire, entre ici et là-bas, entre le pays d’accueil et ses déceptions et la terre natale déjà inatteignable. Les deux deviennent pareillement des mondes inaccessibles et fantasmés, l’un de par la difficulté linguistique, l’autre de par le métissage progressif de son ancienne identité. L’émigré est alors dans cet entre-deux douloureux et pesant.

Cette pesanteur imprègne alors tout le récit. Au lieu d’étudier l’intériorité de son personnage dans une salle d’attente, Tsou Yung-Shan le laisse rejoindre les espaces plus vastes de la ville, place d’autres protagonistes sur sa route, points de départ de nouveaux points de vue et de nouvelles histoires. Mais ces personnages, immigrés, des voyageurs, comme Xu Mingzhang, vivent eux aussi dans leur salle d’attente mentale. Au lieu d’un sentiment d’ouverture, cela ne fait que démultiplier l’impression d’emprisonnement, par un effet de kaléidoscope étouffant.

La salle d’attente reste malgré tout un roman extrêmement lumineux, grâce à l’innocence de son héros. Xu Mingzhang est une personnalité très en retrait, qui fuit la réalité dans les livres, et pourra paraître au premier abord un peu fade. Mais il est porté, de façon très belle, par son désir inexplicable de rester à Berlin, malgré son divorce. C’est – on suppose – sa première initiative dans toute une vie d’évitement de la réalité et des responsabilités. Cette intuition qu’il défend contre son entourage tout au long du livre constitue finalement la petite ouverture dans cet univers hostile. Ce désir est alors la clé pour habiter sa salle d’attente intérieure, non pas sur le mode de l’attente, justement, mais en profitant de son ambiguïté, en acceptant que « je ne suis pas ici, je ne suis pas là-bas, je suis entre ici et là-bas. »

Cela ne pourra venir que d’un effort constant du personnage pour mettre en mot des sentiments complexes. Un effort qui passe par la confrontation à la langue de la terre d’accueil, seule issue pour communiquer. L’impression de lenteur dégagée par le livre est peut-être aussi liée à ce travail, comme si l’auteur voulait nous amener à ressentir le poids de la médiation du langage dans ce processus d’intégration. Un détail amusant, mais hélas imperceptible en français, nous indique qu’elle n’a pas échoué. Dans une interview donnée au site web Lettres de Taïwan, l’auteure raconte que certains de ces lecteurs bilingues mandarin-allemand lui ont dit, après avoir lu la version en mandarin, qu’il y avait quelque chose de « très allemand » dans sa façon d’écrire. Un récit « entre ici et là-bas », en somme.

Alicia Marty

À la Une du n° 20