L’hôtel de l’adolescence

« Il est plus facile pour un enfant de concevoir qu’une bouteille est une poupée sans bras que pour un adulte. J’ai toujours cru que l’adulte tend à voir la bouteille comme une bouteille, qu’il est déterminé par les circonstances où il perçoit les choses et qu’il a perdu ce lien gratuit avec celles-ci car, au sujet de la bouteille, il se soucie d’abord de savoir où l’acheter, à quelle occasion la boire, où la jeter quand elle aura cessé de satisfaire une fonction. »


Pablo Casacuberta, Ici et Maintenant. Trad. de l’espagnol (Uruguay) par François Gaudry. Éditions Métailié, 176 p., 17 €.


Le court roman de Pablo Casacuberta place en effet en son cœur la question de la conception que l’on se fait, à différents moments de notre existence, des objets et des personnes que l’on côtoie. Máximo Seigner, dix-sept ans, contraint de trouver un boulot d’été, se présente à l’hôtel Samarcanda et y est engagé en tant que groom. Tout l’imaginaire du voyage s’invite à cette occasion dans son récit, largement travaillé par la rêverie ; mais son expérience sur ce premier lieu de travail va être tout autre que celle, qu’il avait imaginée, de témoin privilégié des aventures de voyageurs et des échanges culturels supposés se faire dans les couloirs d’un « hôtel de classe internationale ».

Car Ici et Maintenant est avant tout un roman de formation qui fonctionne, du fait de sa forme concise, comme en accéléré : la trajectoire du héros-narrateur correspond clairement à un passage, depuis les rives de l’enfance marquées par une jalousie maladive pour « le nain », le petit frère de neuf ans, jusqu’à celles du presque âge adulte, qui font coexister la découverte de l’amour physique et la perte du père. Cette traversée est guidée par la silhouette de Camila Badembauer, l’épouse du propriétaire du Samarcanda, douce Suissesse aux formes généreuses et aux gestes experts ; mais également par « le nain », qui joue le rôle de révélateur paradoxal pour son frère aîné. Le narrateur, cette figure de geek mal-aimé qui fait plus d’une fois penser au Holden Caulfield de Salinger, quitte progressivement ses activités de lecture de revues scientifiques (dont l’une donne son titre au roman) pour pénétrer dans la vie réelle : celle où la part de songerie diminue, et où certaines scènes mystérieuses jouées dans l’enfance – comme la réminiscence d’une dispute entre les parents – trouvent enfin une explication.

Mais Máximo est peut-être aussi un génie intellectuel en puissance : cette agréable ambivalence du personnage enrichit le récit d’une hésitation supplémentaire. On sourit souvent à la lecture des théories du jeune homme, à la fois pertinentes et ridicules : « Je n’avais pas une longue tradition de choix sur mes épaules, en dehors de la réflexion occasionnelle au sujet de l’article à découper dans le journal, et bien que j’eusse fait de ces choix-là une question de vie ou de mort, je me rendais compte maintenant à quel point jusqu’à hier l’univers de mes décisions avait été succinct. Il y avait peut-être en moi une certaine emphase pompeuse à l’idée de forger mon propre destin à partir de ces décisions ; je comprenais que Copernic ou Kepler avaient sans nul doute fait d’innombrables choix conscients entre a et b, mais aussi qu’ils avaient assurément été mus un milliard de fois par les circonstances, ou avaient agi de façon irrationnelle, par pur caprice, bien que ces actes aléatoires ne soient jamais cités comme la cerise sur le gâteau de leur vie ». L’ironie qui s’exerce dans la façon de présenter ce personnage est absolument délicieuse, et rend avec finesse la nature en même temps cruciale et dérisoire de ces moments où la vie est en pleine éclosion.

Ici et Maintenant se lit comme on suçoterait un bonbon doux-amer : le lecteur partage avec Máximo l’amertume des découvertes qui font quitter l’illusion protectrice de l’enfance et l’émotion procurée par les plaisirs du corps comme par les raisonnements intellectuels qui sont confirmés ensuite par la réalité. La tendresse pour le héros est sensible, mais sans jamais tomber dans la mièvrerie ou le cliché ; c’est toute l’habileté de Pablo Casacuberta que de maintenir en permanence dans le récit ce fragile équilibre entre humour et bienveillance, entre raisonnement et sentiment, entre brutalité et émoi.


Crédit pour la photo à la une : © Philippe Matsas

Aurore Touya

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