Une traduction inédite d’une œuvre dramatique ukrainienne paraît aux Presses universitaires de Strasbourg. Bien que publiée en 2017 en Ukraine, La riposte de Neda Nejdana n’a rien perdu de sa force – bien au contraire. Cette pièce nous place face à notre aveuglement, à nous Européens, avant le 24 février 2022, et s’offre comme une fenêtre sur un genre dont on méconnaît encore l’importance politico-culturelle en Ukraine.
Pas de dialogue, de quiproquo ou de tirade dans La riposte. Neda Nejdana livre un long monologue rythmé par des points de suspension et des interrogations perpétuelles. Une femme seule porte le récit. Ne lui cherchez pas de nom, elle s’appelle « Elle ». Elle a « entre vingt et quarante ans », elle apparaît « habillée de vêtements noirs neutres et confortables ». Tous les autres personnages resteront dans un hors-champ. Il en va de même pour la guerre – elle est aussi là pourtant, entre les lignes. Mais pas de décor riche, orné, technique.
On comprend par cette économie de moyens pourquoi tant de critiques s’accordent à qualifier le style de Neda Nejdana de beckettien. La dramaturge décrit une « scène presque entièrement vide, à l’exception d’un objet qui permet de s’asseoir ». Elle précise, entre parenthèses : « de préférence autre chose qu’un siège traditionnel ». Je me méfie toujours des parenthèses, cette ponctuation cache toujours le contraire du futile. On y abrite souvent un détail qui dit beaucoup, auquel on veut donner un air de trois fois rien. Autre chose qu’un siège traditionnel, comment le lire alors ?
Il est en effet inconfortable de s’asseoir dans La riposte. Elle est sur un siège bancal. Elle est prise en étau dans la guerre, et bientôt dans le cruel balancement d’un dilemme. Tout commence par un message reçu, une demande qui peut sembler anodine : son amie d’enfance aimerait qu’elle soit son témoin de mariage.Mais quel sens porte une telle requête quand votre amie est russe, vous ukrainienne, et qu’une guerre lie vos deux peuples ? « Je suis censée être heureuse ? Je ne devrais pas ? Après tout, c’est une vieille amie […]. Enfin, c’était avant. À l’époque où les choses étaient simples, pas hybrides. Avant la guerre. »
Avec finesse, Neda Nejdana tisse les fils de cette toile sociale, culturelle et politique singulière. Une toile dévorante, où histoires intimes et grande Histoire s’entremêlent sur plusieurs siècles. Comment ne pas être pris dans cette toile ? Elle a longtemps lié les deux peuples, si fortement que certains les ont longtemps désignés comme « frères ». Dans son ouvrage Jamais frères ? Ukraine et Russie : une tragédie postsoviétique, on s’en souvient, la politiste Anna Colin Lebedev décrivait les multiples dimensions de cette toile, ainsi que l’énorme « gouffre » progressivement apparu entre les deux sociétés post-soviétiques.

Mais les fils de cette toile vorace ne s’arrêtent pas à l’épiderme, ils se nouent dans la tête. « Une guerre mondiale est en cours, affirme Elle. Mais elle est particulière, hybride. Ce n’est pas une guerre pour les territoires. […] Il y a une guerre pour les âmes : Méphistophélès contre Faust. » Cette référence à l’œuvre de Goethe traverse tout le monologue. Si Elle chante l’air de Méphistophélès s’accompagnant de son tambour, c’est en mémoire de Lui, son amant mort au front. Avec Faust, ils partagent un même horizon : un « peuple libre, sur une terre libre », assure Neda Nejdana dans un entretien en 2024. L’un est prêt à donner sa vie, l’autre, son âme.
Mais aujourd’hui, de cet amant chanteur lyrique, il ne reste que le son de la voix. Son odeur, qu’Elle sait éphémère. Et cet enfant qu’elle porte en elle. Il est retourné sur le front, sans se savoir bientôt père. « Peut-être que j’aurais dû lui dire ? Hein ? Et tout d’un coup, il serait resté ? ». Mais on ne peut arrêter Faust dans sa quête, alors il en est peut-être de même pour les combattants debout face à cette « guerre des âmes ».
Cette toile impose aussi une paix binaire : « Tu ne comprends pas que notre victoire est votre défaite ? », s’agace la jeune femme, face à son amie qui lui souhaite de « vivre en paix ». Mais l’amie devient-elle pour autant l’ennemie ? La toile est complexe, elle a fait ses nœuds au sein même des patronymes : « tu as un nom de famille de chez nous, ukrainien, […] moi j’en ai un de chez vous », rappelle Elle à son amie d’enfance. À travers le dilemme au cœur de l’intrigue, Neda Nejdana réveille ainsi une blessure profonde, qui traverse aujourd’hui de nombreuses familles dites « mixtes » déchirées par la guerre.
Hybridité des choix, hybridité de la guerre, hybridité de l’identité. Il faut aussi ajouter l’hybridité de l’écriture de Neda Nejdana. Dans un entretien inédit qui complète cet ouvrage, la dramaturge définit La riposte comme un « drame hybride ». « C’est avant tout un principe d’”hybridité”, de “chimère” », affirme-t-elle. Il faut ici comprendre un mélange d’opposés : d’horrible et de beau, de fantastique et de documentaire, de fictionnel et de factuel. Ce style fait sa singularité : c’est « mon “truc” », assure avec spontanéité Neda Nejdana.
Dans un prologue à la fois riche et synthétique, Victoire Feuillebois précise la place de cette pièce au sein de la partition du théâtre ukrainien contemporain. S’éloignant à la fois du théâtre verbatim – construit à partir de témoignages – et du genre du mystère –basé sur l’abstraction plutôt que sur des faits réels –, La riposte « ouvre un autre chemin, écrit Victoire Feuillebois, celui du drame qui réhabilite la fiction tragique au cœur de l’actualité ». C’est ainsi que, dès 2017, Neda Nejdana décrivait une « Europe mourante » et sourde à la guerre. Notre sidération face au 24 février 2022 lui a donné tragiquement raison.
La riposte s’inscrit plus encore dans une histoire longue du théâtre ukrainien, encore trop méconnue en France – c’est un euphémisme. Cette histoire commence dès le Moyen Âge avec le vertep, version ukrainienne du théâtre de marionnettes. Le rôle du théâtre devient crucial à partir du début du XXe siècle, et éminemment politique pendant la période soviétique. Victoire Feuillebois le rappelle : si les planches du théâtre sont alors foulées par les bottes de la propagande, elles le sont tout autant par des artistes payant de leur vie la défense de la culture ukrainienne – comme Les Kurbas et Mikola Koulich, tous deux morts au camp de Sandarmokh, le 3 novembre 1937.
Aujourd’hui, les artistes sont encore pris pour cible. Il, cet amant chanteur lyrique, est bien réel. Il s’appelle Wassyl Slipak. Nom de guerre : Mif (« le mythe » en français), abréviation de Méphistophélès, son rôle lyrique favori. Wassyl Slipak est mort le 29 juin 2016, près de Louhansk, tué par un sniper pendant la guerre du Donbass (Élisa Mignot lui a aussi consacré un livre, Ténor de guerre, Marchialy, janvier 2026). Mais que peut le théâtre face aux tirs ? C’est la question que soulève ce terme ambigu de « riposte », titre de la pièce. Les mots seuls suffisent-ils à riposter, à inverser un rapport de force ?
Mais au-delà de cette vaste question du pouvoir d’agir des mots, le théâtre ukrainien apparaît aujourd’hui comme un spectacle vivant au sens le plus propre du terme : à chaque représentation, on invoque la mémoire de ces âmes ukrainiennes qui ont fait battre le pouls de la culture ukrainienne, quel qu’en fût le prix. Aujourd’hui, en Ukraine, les salles de théâtre sont pleines. On applaudit, on fait revivre les morts. On raconte, et peut-être riposte-t-on alors.
