Une guerre à comprendre

Ukraine

Chercheuse en sciences sociales et politiques, Anna Colin Lebedev publie un ouvrage indispensable pour comprendre les enjeux de la guerre en cours. Mettant à profit aussi bien ses propres recherches que celles d’autres spécialistes des sociétés post-soviétiques, elle montre avec netteté les évolutions divergentes des sociétés russe et ukrainienne depuis la fin de l’URSS, et met au jour le fossé, puis l’abîme, qui sépare les deux pays.


Anna Colin Lebedev, Jamais frères ? Ukraine et Russie : une tragédie postsoviétique. Seuil, 224 p., 19 €


Le livre d’Anna Colin Lebedev montre à quel point l’apport des sciences sociales est précieux pour comprendre les enjeux du temps présent. L’itinéraire de la chercheuse fait d’elle une observatrice particulièrement aigüe des événements actuels : après avoir consacré sa thèse aux luttes menées par les  associations de mères de soldats en Russie, elle a entrepris des recherches sur les combattants de la guerre du Donbass et sur les modalités de la contestation politique en Ukraine et en Russie. Née à Moscou, arrivée avec ses parents en France en 1989, Anna Colin Lebedev a par la suite séjourné et vécu en Ukraine ; elle a appris l’ukrainien, et l’ouvrage qu’elle publie aujourd’hui navigue constamment entre des références publiées en ukrainien, en russe, en anglais et en français.

Jamais frères ?, d'Anna Colin Lebedev : une guerre à comprendre

Le Monument de l’Amitié entre les peuples (1982) de Kyiv, rebaptisé Arche de la Liberté du Peuple ukrainien en 2022 © CC4.0/Volodimir Bondar

Le double portrait qu’Anna Colin Lebedev brosse des sociétés ukrainienne et russe depuis la fin de l’URSS s’appuie sur des sources variées : articles d’universitaires, de journalistes, entretiens menés dans le cadre de ses propres recherches (tel celui d’un ancien combattant de la guerre en Afghanistan qu’elle avait publié avec Chloé Drieu dans la revue Politika), souvenirs personnels de ses séjours en Ukraine, enquêtes d’opinion, etc. Chacun des thèmes de l’ouvrage est abordé à partir du  parallèle entre les sociétés ukrainienne et russe. Il faut dire que le champ des études post-soviétiques se prête volontiers dans son ensemble à ce genre de comparaisons : « L’évolution politique des sociétés post-soviétiques est un cas d’école et une expérimentation sociale passionnante que nous ne savons toujours pas appréhender dans toute sa complexité. Quinze anciennes républiques de l’URSS ont donné naissance à quinze États indépendants qui, à partir d’un même système politique, économique et idéologique, devaient construire quinze systèmes politiques nouveaux ».

À partir de ce postulat fertile du portrait croisé, Anna Colin Lebedev propose dans chaque chapitre des pistes de réflexion sur de nombreux enjeux : le rapport au passé  (qu’il s’agisse de la période soviétique, de la Seconde Guerre mondiale ou de la Shoah), le rapport au pouvoir politique et à l’État, la question de la langue, et, pour finir,  la façon dont les deux sociétés ont vécu les grands événements récents que sont l’annexion de la Crimée, la guerre du Donbass et le déclenchement de la guerre de 2022. Ces thématiques sont toujours abordées avec une grande finesse d’analyse : le chapitre sur la langue, par exemple, souligne que « rien n’est simple ni tranché dans les questions d’identité ethnique et linguistique en Ukraine », et relie la question de la langue dans ce pays de bilinguisme à des dynamiques sociales anciennes ou récentes.

Jamais frères ?, d'Anna Colin Lebedev : une guerre à comprendre

Fresque murale de Konstantin Kochanovsky, « Ici la Russie….ne sera jamais ! » dans la ville libérée de Kherson (décembre 2022) © iSky

La chercheuse parvient aussi à exposer avec sang-froid des questions qui suscitent la controverse, comme celle de savoir s’il faut qualifier la grande famine de 1932-1933 (Holodomor en ukrainien) de génocide, ou celle de déterminer dans quelle mesure le paradigme colonial est pertinent pour décrire l’histoire russe puis soviétique (Anna Colin Lebedev reprend la notion de « colonisation interne », développée par  l’historien Alexander Etkind dans un livre qui, traduit en russe en 2013, avait fait grand bruit dans le monde intellectuel russophone). L’ouvrage permet aussi de tenir à distance les simplifications abusives : s’agissant de la mémoire des massacres de la Shoah, qui donne lieu parfois à des raccourcis simplificateurs, le livre compare de manière frappante la mémoire du massacre de Babi Yar à Kyiv et celle du massacre moins connu de Zmievskaya Balka à Rostov-sur-le-Don en Russie.

Bien qu’écrit dans l’urgence des premiers mois de la guerre, d’avril à juin 2022, le livre parvient à conserver le recul analytique nécessaire pour offrir au grand public des points de repère essentiels. Ce recul n’est pas incompatible avec une forme d’engagement : en quelques lignes décisives, Anna Colin Lebedev évoque dans l’introduction sa trajectoire personnelle, celle d’une petite fille qui, née à Moscou, n’avait « aucune conscience de l’histoire et de la culture des périphéries de son empire » et «  considérait la culture russe comme universelle », et qui, plus tard, devenue jeune chercheuse, « a lié sa vie professionnelle et personnelle à l’Ukraine », occasionnant ainsi un « déplacement de regard » et même une « révélation », qu’elle perçoit comme son  « immense chance ».

Jamais frères ?, d'Anna Colin Lebedev : une guerre à comprendre

En un temps où les livres liés à la guerre en Ukraine abondent sur les tables de nos librairies, on se permettra de recommander en priorité trois références : l’ouvrage d’Anna Colin Lebedev, le court et essentiel texte de Nicolas Werth, Poutine historien en chef, et le panorama très clair que propose l’historien de langue allemande Andreas Kappeler dans Russes et Ukrainiens, les frères inégaux. Du Moyen Âge à nos jours.

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