Fragments d’une Europe au Rubicon

Avec Des enfants gâtés, la journaliste Caroline de Gruyter ausculte l’Europe au bord de son Rubicon. Somnolant dans l’illusion d’une paix éternelle, le vieux continent doit réapprendre à appréhender la guerre, à nommer ses ombres et à partager ses cauchemars. Son livre érudit et entraînant est une plongée avertie dans les mémoires fracturées de ses citoyens : là où le passé, toujours à fleur de peau et jamais enterré, murmure ses avertissements.

Caroline de Gruyter | Des enfants gâtés. Les Européens, la guerre et la paix. Trad. du néerlandais par Philippe Noble et Olivier Vanwersch-Cot. Actes Sud, 350 p., 24 €

Dans son récit kaléidoscopique tiré de trente-cinq années passées sur le terrain, la grande force de Caroline de Gruyter est peut-être de savoir conjuguer des grammaires que Bruxelles juxtapose sans les faire dialoguer : celles du soldat, de la diplomate, du sociologue, de l’historienne et de l’écrivain. Passeuse entre ces mondes, elle fait résonner des lectures du pouvoir, de la guerre et de la mémoire qui se côtoient souvent sans toujours se comprendre. Ses carnets font se croiser regards experts, grands moments de rupture, anecdotes rocambolesques et gestes ordinaires. La Grande Histoire se fabrique ainsi dans la petite : un char calciné dont reste du pilote une petite trousse de toilette ensanglantée, un géranium rouge acheté au milieu du branle-bas de combat d’une invasion, ou encore l’armoire d’une grand-mère croate remplie à ras bord de sacs et d’élastiques conservés « au cas où » la guerre reviendrait. L’objet devient capsule de mémoires, et l’anecdote un révélateur de la psyché déchirée d’une époque.

Après son récent ouvrage consacré au parallèle entre l’empire des Habsbourg et l’Union européenne, sa démarche rappelle Rebecca West : comprendre l’Europe en la parcourant et faire de la petite histoire le révélateur de la grande. À cela s’ajoute une capacité à cartographier des « caractères nationaux » à la manière de Mme de Staël. La Néerlandaise endosse le rôle de passeuse entre passé et présent, mais aussi entre cultures européennes. Au fil de ses affectations au long cours à travers l’Europe, de ses capitales institutionnelles à ses marges nordiques, orientales et balkaniques en passant par le Moyen-Orient, l’autrice explicite et décortique un patchwork de traumatismes, d’héritages et de recompositions.

Ses constatations initiales sont simples. Une même guerre a produit des mémoires très différentes : victoire, occupation, collaboration, culpabilité, troublant la route commune à emprunter pour ne pas tourner en rond et retomber sur ces mêmes sentiers guerriers. Le conseiller politique américain Zbigniew Brzeziński est cité, résumant les approches orthogonales du couple franco-allemand d’après-guerre : « la France cherche la réincarnation et l’Allemagne la délivrance », elles-mêmes diamétralement opposées au récit national du victorieux allié britannique n’ayant jamais quitté le bon côté de l’histoire. L’Europe ne naît donc pas de l’effacement des histoires nationales, mais de leur transformation en compromis commun, ce qui est un des fondements de l’Union européenne.

Destruction du matériel de guerre allemand (1921) © Gallica/BnF

La paix a recouvert ces blessures sans les effacer. L’atteste la leçon brutale retenue par l’autrice en Bosnie : on peut essayer d’enterrer le passé, mais il ne meurt jamais, comme en témoignent les cicatrices promptes à s’abstraire de leur sutures civilisationnelles.

C’est ici que le titre, Des enfants gâtés, prend tout son sens. La génération qui avait connu la guerre savait ce que signifiait la catastrophe, puis la suivante a voulu la dépasser, et est venue celle de « Genoeg! », « Assez ! ». La guerre était certes jugée mauvaise, mais son retour semblait surtout inconcevable. Le « plus jamais ça » a fini par transformer une paix exceptionnelle en état supposément naturel. Après 1989, cette conviction s’est accompagnée d’un désarmement matériel aussi bien que mental : réduction des armées, disparition du service militaire, primat de l’économie et du doux commerce. C’est l’écueil pacifiste analysé par le sociologue Julien Freund rappelant ses limites : « Vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi […] mais c’est l’ennemi qui vous désigne ». L’asymétrie consubstantielle à cette posture demeure : une société peut renoncer à la guerre mais elle ne peut décider seule de n’avoir aucun ennemi.

La guerre subsistait alors dans les commémorations en occultant le scénario belliciste, aussi bien pour les citoyens que pour les dirigeants politiques. C’est le problème mémoriel soulevé par la géopolitologue Thérèse Delpech tirant le portrait archétypal d’un Européen moderne dont « le dialogue qu’il devrait entretenir avec le passé est complètement brouillé », avançant « à tâtons » dans l’histoire contemporaine.

Le paradoxe est alors mis au jour avec cette observation : les Européens ont si bien appris la leçon morale de 1945, plus jamais la guerre, qu’ils ont fini par oublier la leçon stratégique qui l’accompagnait : la paix doit être entretenue et parfois même défendue. Le retour de la guerre en Ukraine est le fait majeur mis en avant par l’écrivaine. Cette guerre d’agression russe impose moins un réarmement qu’un réapprentissage : celui de la menace, de la puissance, de la dissuasion et du sacrifice… sans verser dans le bellicisme ! De Gruyter fait d’ailleurs de sa naïveté personnelle en Slovénie en 1991, sauvée de justesse des mines terrestres par un chauffeur de taxi, une métaphore de générations occidentales restées spectatrices des guerres des autres, jusqu’à perdre la capacité même d’identifier le danger. Sur ce sujet, les observateurs attentifs du débat européen auront noté l’évolution du langage à Bruxelles depuis quelques années, aux initiatives sur le « bouclier européen de la démocratie » et du « mur de drones » s’ajoutent désormais les avertissements des dirigeants européens : « risque réel d’une guerre à grande échelle » pour Andrius Kubilius, premier à occuper le poste nouvellement créé de commissaire à la Défense et à l’Espace, constat d’attaques « hybrides de plus en plus cinétiques » pour Kaja Kallas, haute représentante aux Affaires étrangères, « monde ouvertement hostile » et enfin « guerre cognitive » pour Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, dans son discours programmatique sur l’état de l’Union du 16 septembre 2026.

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Ce réapprentissage nous oblige à apprécier la diversité européenne à l’aune de cette équation renouvelée. Cette diversité, de cultures stratégiques, de mémoires, et très actuellement de perceptions de Moscou, peut néanmoins devenir une spécialisation collective. Si le sang sèche vite en entrant dans l’histoire, Finlandais, Baltes, Polonais ou Tchèques ont moins complètement désappris la Russie pour la bonne raison que leur trop récent passé ne leur en a tout simplement pas laissé le loisir. Leur expérience peut servir de capteur avancé pour l’Union ; les chancelleries occidentales, qui se sont souvent lourdement trompées sur le risque russe comme le montrent les nombreux exemples parfois cocasses rapportés par l’autrice, les écoutent désormais davantage. Le rapport de l’ancien président finlandais Sauli Niinistö servant présentement de feuille de route à Bruxelles sur la préparation civile et militaire de l’Europe en est une preuve tangible.

La question du livre se fond alors dans celle formulée en ses pages par le diplomate Pierre Heilbronn : les Européens sont-ils prêts à partager « non seulement leurs rêves, mais leurs cauchemars » ? Après avoir mutualisé les dividendes de la paix, l’Union doit désormais partager risques, vulnérabilités et coûts de sécurité.

Paradoxalement, la provincialisation de L’Europe dans un monde toujours plus peuplé et développé accélère son européanisation : les crises attirent les États voisins ou même transatlantiques vers Bruxelles, tandis que les forces naguère eurosceptiques défendent désormais moins la sortie de l’Europe qu’une autre Europe. Cette provincialisation agit aussi comme un miroir. Pour saisir ce qu’est l’Union, il suffit parfois d’observer ce que ses rivaux cherchent à tout coût à affaiblir et ce que les candidats à l’adhésion souhaitent rejoindre au prix de coûteuses réformes sociales, économiques et administratives. Son identité se dessine alors en creux, construite de compromis en règles, de prévisibilité en sécurité collective. Dans un monde transactionnel, ce rythme peut même devenir une force : un accord européen, une fois conclu, est rarement contesté, et des réactions à froid vis-à-vis de partenaires histrioniques rassurent.

Ce diagnostic dessine aussi les limites du livre. De Gruyter cartographie la mémoire et le refoulement européens, mais laisse largement de côté le réarmement : elle explique mieux comment l’Europe a désappris la guerre que comment elle doit la réapprendre. Ce choix assumé ab initio de se concentrer sur « ce que les Européens ont entre les oreilles » laisse néanmoins le lecteur sur sa faim et appelle presque une suite.

Sa géographie reflète aussi sa biographie personnelle : Balkans, Vienne, Bruxelles, Finlande et Europe centrale sont riches de profondeur, tandis que l’Europe latine reste plus une toile de fond aux références marginales. Les émotions, enfin, sont puissamment incarnées mais peu théorisées, et la méthode kaléidoscopique entraîne quelques répétitions.

Reste la réussite majeure de cet ouvrage : Caroline de Gruyter restitue leur passé aux Européens pour les obliger à regarder lucidement leur présent. Exit l’illusion d’un paisible plateau civilisationnel : l’Europe réintègre le fleuve de l’Histoire et ses turbulents rapides aux allures de Rubicon. Quatre-vingts ans de paix cessent d’apparaître comme un acquis naturel pour devenir une construction précaire à défendre. Là réside l’intuition la plus féconde du livre : comprendre ce que cette longue paix a fait de nous pour saisir ce que l’Europe peut et doit désormais devenir.


Charles Manoury est fonctionnaire européen à Bruxelles. Ancien conseiller diplomatique du président du Comité économique et social européen, il a auparavant travaillé à la Commission européenne sur l’IA, les médias, la désinformation et la régulation des plateformes, notamment au cabinet du vice-président Ansip puis au porte-parolat de la présidente von der Leyen. Il a également contribué à un rapport sur la souveraineté européenne des médias et a démarré sa carrière auprès des éditeurs de presse européens.