Mouvement lycéen : Écritures de carton

Le mouvement lycéen de cet automne 2026 est, comme de nombreux observateurs le soulignent, exceptionnel par son ampleur (il n’y a pas de régions où un blocus n’a pas lieu), par son intersectionnalité (lycéen·nes de banlieue/ de centre-ville), par l’énergie et les émotions qu’il génère. On a mis en avant l’inventivité des chants, slogans et tenues de cette jeunesse dans les cortèges. Mais le support sur lequel les revendications s’inscrivent, le carton, en dit aussi beaucoup.


On a beaucoup noté que cette génération 2009-2011, entrée au collège et immédiatement confinée, celle dont on disait qu’elle ne jurait que par les réseaux sociaux, les mini-vidéos égocentriques, les selfies, se donnait soudain à voir dans ce mouvement aussi comme une jeunesse maniant la politique, l’humour et la solidarité, avec grâce et talent. On voudrait ajouter ici combien cette jeunesse qualifiée d’inculte entretient avec l’écrit un rapport dont on doit prendre acte.

Lors du mouvement des Gilets jaunes, en 2018-2019, la contestation avait eu, on s’en souvient, comme mode d’action, l’occupation des ronds-points, ces espaces péri-urbains symboles du flux néolibéral. Ces oublié·es de la République qui protestaient notamment contre la hausse des taxes sur l’essence s’étaient rendus visibles en s’appropriant l’obligatoire gilet de sécurité que tout conducteur doit avoir dans son véhicule. Lors du mouvement et notamment les samedis de manifestation en centre-ville, le gilet jaune était transformé en banderole. Une banderole individuelle customisée le plus souvent collectivement au point de blocage à partir d’un point de vue personnel ; il y eut une formidable « prise d’écriture ». Ces slogans, ici un autoportrait (« Joe le chômeur »), ailleurs une revendication (la démission du président Macron) ou la dénonciation de la répression policière, formaient un discours collectif. La somme de ces récits individuels que les politiques ne voulaient entendre soudain se donnait à lire sur le dos des manifestants. Les « bouseux » des ronds-points avaient inventé une littérature et il était grand temps de cesser d’être nostalgique des années 68.

Manifestations lycéennes, pancartes, carton
Des pancartes affichées lors les manifestations lycéennes d’octobre 2026 (Paris) © Philippe Artières

Mais le plus important n’était-il pas le support de ces écrits ? leur matérialité ? Non plus les tracts, les brochures, les livres, ou même les banderoles et les graffitis mais d’autres espaces d’écritures. Les Gilets jaunes firent de leur banderole un vêtement à soi dans un monde où ils se sentaient broyés par des normes, soumis à une mondialisation uniforme. La banderole était devenue une part d’eux-mêmes, une autre forme de tatouage. Beaucoup conservent encore dans leur voiture ou chez eux leurs gilets. Les contestataires de 2018 ont aussi beaucoup photographié cette parure. Le geste des Gilets jaunes rejoint celui des activistes japonais qui en 1968 s’étaient emparés des casques de chantier pour s’opposer à la construction du nouvel aéroport de Tokyo, et les portaient pour affronter les forces de l’ordre recouverts de leur mot d’ordre révolutionnaire. De même, les paysans aveyronnais du Larzac joignirent leurs brebis à leur occupation du Champ de Mars parisien au milieu des années 1970 en les marquant d’un « Gardarem lo Larzac ». On pourrait multiplier les exemples : lors du grand mouvement des infirmières au cours des années 1990, les soignant·es avaient inscrit sur leur blouse des revendications, manière de pouvoir continuer à prendre soin des patients tout en se faisant entendre (dans le silence de l’hôpital), étendant la fonction de la blouse à celle de support d’écriture.

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Les lycéen·nes de 2026 ne déploient pas les banderoles de tissu des cortèges du MLF en 1974, ne portent pas de tee-shirts imprimés comme les militants d’Act-Up en 1992 ; point de photocopies non plus comme lors des grandes grèves en 1995 (qui ignore encore que les photocopieuses sont en sale état dans les lycées ?), mais glanent leurs pancartes. Ces écrits exposés sont en parfaite adéquation avec la condition lycéenne qu’ils dénoncent : fragiles et précaires. La jeunesse glane l’objet le plus présent dans la vie ordinaire de nos sociétés occidentales : le carton.

Sans doute l’intuition de l’historien du sensible Alain Corbin assignant à chaque époque une matière se confirme-t-elle plus encore. Si à ses yeux le dernier XIXᵉ siècle était le temps du verre (dont le fameux Crystal Palace londonien), si les années 1960 étaient celui du béton (les murs), les années 2025 sont le moment du carton. L’artiste suisse Thomas Hirschhorn l’avait pressenti en érigeant ses monuments et autres interventions dans l’espace public avec des cartons et du scotch marron qu’il recouvrait de slogans inscrits à la bombe aérosol. Mais le mouvement lycéen ne fait pas de l’art contemporain en cet octobre 2026, il recycle l’énorme rebut de nos formes de vie quotidienne mondialisée, celui des commandes sur internet qui génèrent des milliers de colis que des hommes-esclaves livrent pour quelques euros. La pancarte que chaque lycéen·nes brandit, écrite au feutre de couleur, semble par son support dépasser le simple slogan inscrit : elle dit une opposition forte au néo-libéralisme et aux modes de vie qu’il génère. Elle l’énonce par des slogans drôles, souvent graves (comment ne pas considérer que le système scolaire française est traversé par de fortes inégalités sociales ?) ou pleins de colère (comment ne le seraient-ils pas face à la répression dont le mouvement est l’objet et à un harcèlement policier que certains subissent au quotidien ?) et avec une profondeur historique qui ne se limite pas à l’évocation de 1789, 1871, ou 1968, mais touche à l’infra-ordinaire de nos sociétés : si la jeunesse porte ses revendications sur des cartons à bout de bras et si elle brûle les poubelles, c’est que ces deux objets sont des métonymies de notre présent.