Entretien avec Fabien Truong : « La mobilisation des lycéens est une forme de victoire républicaine »

Ancien professeur de lycée en Seine-Saint-Denis, le sociologue Fabien Truong répond à nos questions sur le mouvement lycéen. Ses enquêtes ethnographiques au long cours sur la jeunesse des banlieues ont donné lieu à plusieurs livres : Des capuches et des hommes (2013), Jeunesses françaises (2015), Loyautés radicales (2017, Grands ensemble avec Gérôme Truc (2025) et Terrain vague (2026).


Le mouvement actuel vous paraît-il différent de ce qu’on a pu connaître dans un passé récent (manifestations contre les retraites – auxquelles des lycéens et étudiants avaient participé – mobilisations dans les établissements scolaires de Seine-Saint-Denis, blocages ponctuels de lycées…) ?

Il faut, je crois d’abord, insister sur les continuités depuis une vingtaine d’années : les revendications et les demandes des élèves sont très anciennes, portées auparavant par des adultes et une communauté éducative mobilisée, mais qui a été peu entendue. C’est comme si ce mouvement arrivait en bout de chaine, à un moment de suffocation, où le raz-le-bol déborde. C’est donc la reprise de choses connues et documentées sur le terrain. Le problème du sous-investissement dans la politique de massification scolaire est structurel : rien de bien nouveau.

Ce qui parait plus frappant, et sans doute plus nouveau dans l’histoire des mobilisations lycéennes, c’est le fait de porter des demandes concrètes d’un fonctionnement lycéen « normal », une demande d’abord conjuguée au présent, sur les conditions de vie. On est, au départ de ce mouvement, ainsi assez loin des slogans louant l’idée d’une société alternative, comme durant le moment 1968, ou sur la préservation du droit des jeunes dans leur entrée sur le marché du travail, comme avec le CPE de 2006. On n’est pas sur l’« après » les études et le rapport à l’avenir. On est sur l’« ici et maintenant », sur l’idée d’un service minimal. Et cela en dit assez long sur la transformation des lycées en plus de cinquante ans. Dans les années 1960, c’est plutôt des jeunes d’origine bourgeoise qui vont au lycée, dans les années 1990/2000, on a un monde élargi mais socialement mixte, en 2020, c’est un monde très ségrégué socialement. La ségrégation territoriale, l’assouplissement de la carte scolaire, la montée de la part de l’enseignement privé et l’augmentation des inégalités ont fait de l’expérience lycéenne une expérience socialement située et profondément inégalitaire. C’est au fond une trahison de la promesse républicaine. Elle pose la question de la contradiction entre des droits de papiers et la réalité d’une discrimination de traitement objective. Je crois que c’est ce que crie cette jeunesse mobilisée.

Manifestations lycéennes, Mouvements lycéens 2026
Manifestation des lycéens (Paris, 13 octobre 2026) © Noame Toumiat

Comment analysez-vous le fait que le mouvement des lycéens soit parti de la banlieue parisienne ? Puis qu’il se soit répandu partout en France et qu’il ait trouvé un écho chez les étudiants, y compris dans les classes préparatoires, et dans certaines Grandes Ecoles (ENS, Mines…), ainsi que chez des lycéens de l’enseignement privé ?

Il est parti des endroits où les problèmes sont devenus trop concentrés pour être supportés. Nous avons un manque structurel d’enseignants, il se combine au fait que les banlieues sont des lieux stigmatisés et indésirables. Avec le système de points pour la nomination des enseignants, les lycées de banlieue parisienne sont servis en dernier, et donc doivent composer avec la pénurie. Il ne faudrait d’ailleurs pas ici oublier les lycées hors de l’hexagone qui ont été les premiers à débrayer et qui subissent cette même indésirabilité.

Avec les réseaux sociaux, les points de contestations locaux avec certaines images dégradantes ont agi comme des miroirs, insupportables pour beaucoup ; un peu comme lorsque des audios (Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005) ou des images (Nahel Merzouk en 2023) d’adolescents tués en ayant rencontré la police sur leur chemin agissent comme un catalyseur, où ce qui parait accidentel se révèle être partagé et vécu par beaucoup, structurel. Mais à la différence du rapport police-population qui épargne les adolescents des centres villes à la peau blanche, la question scolaire a, à l’évidence généré, plus d’empathie immédiate, suscitant de l’émoi au-delà de la population qui subit le traitement discriminatoire. Pour autant, les luttes antiracistes et la problématique du maintien de l’ordre policier dans les quartiers populaires a su aussi, avec le temps, toucher des jeunes qui n’en sont pas victimes et a politisé cette question pour la sortir de la rubrique des faits divers. Le succès national du Comité Adama (à propos de la mort d’Adama Traoré en 2016) en témoigne bien.

Mais il y a, avec ce mouvement lycéen, une forme d’immédiateté qui me parait assez nouvelle, avec ces élèves favorisés qui se mobilisent par solidarité et ont très vite débrayé, car l’indignité à l’école leur apparait aussi comme un mensonge difficile à supporter. Et d’une certaine manière, il faut dire qu’elle délégitime aussi leur propre « mérite ». Alors cette solidarité a vite pris. D’une certaine manière, ces étudiants et élèves jouent presque contre les stratégies de leurs parents, et cette contradiction est intéressante. Qu’est-ce qui se dit à cet endroit-là dans les familles ? Il faudra attendre et enquêter pour le savoir… Et puis, dans les manifs, on voit ces jeunesses se rencontrer, discuter, danser, alors qu’elles ont été tout de même séparées par l’école. Et il y a là beaucoup de joie, du vivre ensemble au concret. Quelque chose bouge ici et c’est assez peu capté par les radars médiatiques.

Après, il me semble que le mouvement concerne d’abord, pour les jeunes ayant grandi dans des quartiers, les élèves scolarisés dans les filières générales. Ce sont, au sein de de leur génération, les élus de la compétition scolaire, celles et ceux qui se sentent sans doute le plus trahis et qui ont le plus de ressources pour prendre la parole publiquement et articuler leur désarroi. Ceux qui ont été orienté en pro ou dans les filières technologiques, ou ceux qui sont déscolarisés à partir de seize ans sont à un autre endroit. Ils ont déjà perdu la bataille des verdicts scolaires et sont plus amers. Les premiers profils des casseurs du 17 octobre que donne à voir l’institution judiciaire – de jeunes garçons en échec scolaire – semble confirmer ce point important ; et il va aussi falloir compter sur ces réprouvés du système. Quid de leur avenir ?

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Vous enseignez à l’université Paris 8, à Saint-Denis. Le lycée Paul Eluard de Saint-Denis a été considérablement mis en avant par les médias pendant ce mouvement. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

J’y ai enseigné une année les SES, j’y ai tourné ensuite un film (les défricheurs), ai participé aussi à plusieurs voyages scolaires avec ces « pauléluards » (La taille de arbres), c’est donc un lycée que je connais un peu, et par rapport au temps long de la dégradation des conditions de travail, il n’y a rien de bien surprenant. Par contre, il n’y a pas forcément plus de problèmes que dans d’autres lycées moins médiatisés, et peut-être moins policés. Et la place qu’a pris Paul Eluard dans le débat public en dit je crois plus sur le fonctionnement du champ médiatique que sur ce lycée en lui-même. C’est un lycée pauvre qui est très proche de Paris, donc facilement accessible pour les journalistes parisiens qui cherchent à faire des images rapides. De plus, c’est dans la ville du maire Bali Bagayoko qui est au centre de l’attention médiatique depuis son élection. Pour le dire vite, il a été identifié et c’est un « bon lycée » pour produire vite des images et développer avec les premières poubelles brûlées un certain narratif basé sur la peur et le danger. L’accès à un feu de poubelle en banlieue est juste là, à quelques encablures en métro.

En retour, il semble assez clair que cette attention médiatique a entrainé une monstration politique du maintien de l’ordre. On sait bien qu’à Paul Eluard, il y aura facilement des images. La séquence avec les chevaux montés par des policiers a de quoi interroger ici, par exemple. On ne peut pas s’empêcher de se dire que cela sert sans doute plus à fabriquer de l’image qu’à maintenir l’ordre. Avoir recours à des chevaux face à de nombreux jeunes dans un contexte tendu paraît fort peu sensé. Quel adulte en responsabilité a-t-il pu penser que cela serait une bonne idée ? Les images sont par contre assez saisissantes. Je crois en tout cas que la manière dont ce lycée a été traité médiatiquement en dit long sur celles et ceux qui en ont beaucoup parlé, sans connaitre ni s’intéresser à sa réalité locale. Il y là quelque chose là d’un peu obscène.

Manifestations lycéennes, Mouvements lycéens 2026
Entrée du Lycée Paul Eluard (Saint-Denis, 2015) © CC-BY-S1-4.0/Makarov932/WikiCommons

Les revendications des lycéens sont à la fois diverses et très amples. Elles concernent les conditions d’enseignement, la pression scolaire, mais aussi la menace que représente l’extrême-droite, le racisme et la répression policière, voire l’inaction face au réchauffement climatique… Comment ces différentes revendications s’articulent-elles entre elles selon vous ?

Elles renvoient toutes à une même demande concrète de dignité au présent. Elles disent toutes aux adultes : quel monde allez-vous nous laisser ? Pouvons-nous y respirer normalement ? Et dans les milieux populaires, tout cela, je le répète est très concret. Le changement climatique, quand il se combine avec une mauvaise isolation des logements, c’est avoir trop chaud en été et trop froid en hiver, au point de ne pas pouvoir vraiment travailler. La répression policière, c’est la peur dans les quartiers quand la police arrive ou alors l’impossibilité d’avoir recours à ses services quand on en a besoin. Et le racisme crée des humiliations subies dans sa chair qui marquent à vie. Je pèse mes mots : je dis cela en l’ayant documenté patiemment et ethnographiquement. Donc tout cela s’articule oui, et renvoie à des formes de prédation plus ou moins larvées qui empêchent, pour beaucoup, toute projection dans l’avenir. Si le RN arrive au pouvoir, pour les jeunes de quartiers populaires, cela signifiera des pertes de chance extrêmement concrètes : c’est une évidence et les slogans de type « Siamo tutti antifacisti » n’ont là rien de « romantique ».

Même chose pour le soutien à la cause palestinienne : les milliers de victimes innocentes à Gaza méthodiquement assassinées inondent les fils journaliers sur les réseaux sociaux et la normalisation du vocabulaire de la colonisation en Cisjordanie a de quoi heurter ces jeunes qui voient un monde adulte structuré par la violence et la prédation. Et puis il y a un rejet de ce qui, dans ce contexte, individualise les fautes et les échecs. Le bac Blanquer a par exemple cassé les groupes classes et de nombreux collectifs de travail qui avaient une efficacité avérée, Parcoursup laisse chacun et chacune faussement seul face à son orientation, puisque c’est l’inégale dotation des ressources pour « bien s’orienter » qui fera souvent la différence. Alors le fait de se retrouver collectivement, et dans une forme de joie assumée, en manifestant, ce n’est pas rien dans ce contexte et cela fait tenir des choses qui ont aussi une certaine forme de cohérence et de consistance. Cela produit de la politisation à un moment où de nombreux espaces associatifs et d’éducation populaire qui produisaient du commun ont été démantelé et sont victimes de grosses coupes budgétaires. L’envie de penser du lien et un certain sens de la justice : il me semble que c’est ce que dit le cœur vibrant de ce mouvement et que cela va bien au-delà des questions matérielles.

Que pensez-vous des réponses apportées par le gouvernement au mouvement lycéen jusqu’à maintenant, dans leurs différents aspects ?

L’approche se limite à une approche de gestion de crise en entreprise et à une opération de communication de type managériale. Ce n’est pas une réponse politique mais une gesticulation qui donne lieu à un verbiage, plus ou moins théorique, si ce n’est magique. Toutes les personnes qui travaillent dans l’éducation nationale savent par exemple très bien qu’il n’existe pas « 3000 enseignants » prêts à prendre un poste du jour au lendemain. Alors pour toutes les personnes concernées, c’est quand même de la déconsidération. Et la seule chose qui reste très concrète et donne lieu à des envolées avec des trémolos dans la voix, c’est le maintien de l’ordre et la répression qui va avec. Elle ne peut que conduire à une escalade. Et à des situations qui vont devenir incontrôlables, on l’a vu le 17 octobre. Seuls des actes de réparation concrets peuvent soigner la maltraitance. Pour le reste, c’est en effet littéralement « maintenir l’ordre » existant. Et ne pas vouloir entendre qu’il est injuste et que la colère est fondée. Se payer de grands mots sous couvert de « dialogue » via des plateformes numériques a là quelque chose de surréaliste.

Percevez-vous dans ce mouvement une dimension révolutionnaire, même embryonnaire ? Dans les semaines précédant le 17 octobre, beaucoup de lycéens semblaient fascinés par les Gilets Jaunes et par la manifestation prévue : qu’en pensez-vous ?

On arrive à un point de rupture toujours plus net entre des élites médiatiques, politiques et économiques au fond assez égocentrées et une très grande partie de la population qui n’arrive plus à vivre sereinement. Il y a une demande sourde, que ce triptyque liberté-égalité-fraternité ne soit plus un mot d’ordre creux, un principe théorique, faussement universel. Cela pose la question de l’effectivité du droit et du service public. Beaucoup de jeunes de milieu populaire disent à cet endroit-là : on ne fera pas comme nos parents, on ne va pas courber l’échine. Je crois qu’il faut bien mesurer ici la force de l’expérience subie du racisme sur des générations entières. Comme s’il y avait là un reflux dans le rapport à l’injustice. Et d’une certaine manière, cette volonté de ne plus courber l’échine est aussi un produit dérivé de l’école, une forme de victoire républicaine pourrait-on dire : ces jeunes ont étudié ce qui leur a été proposé, s’en sont emparés avec leur histoire, et se sont approprié l’histoire de leur pays. On entend aussi la Marseillaise dans les manifs, par exemple plus d’une fois chantée par des jeunes portant un keffieh palestinien. Tout cela contredit le binarisme de bon aloi de nombreux éditorialistes de plateaux. On voit aussi sur les réseaux sociaux à quel point de nombreux jeunes du monde entier sont fascinés de voir des jeunes français battre le pavé de manière aussi massive avec des slogans politiques. Alors je ne sais pas si cette demande sourde est révolutionnaire ou non, mais elle appelle sans doute à en finir avec une forme de fiction française, celle d’une révolution un peu « muséifiée », que l’on célèbre en grande pompe une fois par an, le 14 juillet, devant un défilé militaire.