Dans la France contemporaine qu’Alexis Spire historicise et parcourt dans Légitime défiance, le paternalisme étatique semble se renforcer tandis que sa contrepartie protectrice se fragmente. L’État continue de prélever, d’orienter et d’encadrer, alors même que ses guichets ferment, que ses décisions s’éloignent et que ses missions s’externalisent. La défiance apparaît alors comme la forme déçue, voire trahie, d’un attachement à l’État que le sociologue invite finalement à réenchanter par un double mouvement de désencastrement et de rapprochement.
Fin septembre et début octobre 2026, les mobilisations de sapeurs-pompiers et de lycéen·nes surgissent comme deux avatars de la politisation d’un rapport désenchanté des gouverné·es français·es à l’État. Les premiers, agents publics au service de l’intérêt général, alertent sur le manque de moyens, la diversification et l’intensification de tâches qui leur sont déléguées presque par défaut dans un contexte de catastrophe climatique qui se déplie, produisant insécurité et délaissement face à la transformation de l’État. Les seconds, plus jeunes, éprouvent également le manque de moyens matériels associé aux promesses non tenues de l’État, la précarisation du corps enseignant et les vacances de postes qu’elle accompagne, ainsi que l’opacité distanciée de la plateforme dématérialisée Parcoursup. Pour certain·es, ces mobilisations rendent visibles des inégalités cumulatives et un sentiment d’injustice jusque-là peu audible pour les pouvoirs publics. Cette actualité donne ainsi corps à une défiance légitime face à l’État, lorsque les attentes produites par la socialisation d’État rencontrent l’accumulation d’expériences situées, socialement inégales, et le désenchantement de celles et ceux qui portent ou éprouvent ses institutions.
C’est dans une somme sociologique d’une grande ambition, fruit d’un long travail s’appuyant à la fois sur les travaux d’autres auteur·ices et sur ses propres recherches, quantitatives comme qualitatives, menées au cours des dix dernières années, qu’Alexis Spire rassemble les différentes pièces de cette défiance. De la sociologie de l’État à celle du travail et des mobilisations, de l’éclairage chiffré permettant d’apprécier les tendances aux angles multiples de récits finement sélectionnés et travaillés, ce travail transversal compose, pièce par pièce, la mosaïque complexe des rapports de défiance des gouverné·es envers l’État dans la France contemporaine.
La démonstration articule plusieurs niveaux d’analyse de la socialisation d’État, d’abord saisie dans sa profondeur historique, avant de déplier le raisonnement vers les trajectoires individuelles des gouverné·es face aux institutions régaliennes du fisc, de la police ou encore de la justice. Sont alors mis en lumière le nombre et la répétition des expériences, choisies ou subies, avec ces institutions et leurs barrières à l’entrée plus ou moins coûteuses symboliquement, scolairement ou procéduralement, puis la manière dont ces rapports se distribuent selon la catégorie sociale, l’âge, le genre ou encore l’origine. Les plus doté·es entretiennent avec l’État un rapport intellectualisé et distancié, soutenu par des capitaux scolaires et procéduraux ; les groupes défavorisés l’éprouvent dans des rapports plus fréquents, plus contraints et plus matériels. La défiance apparaît alors comme le produit socialement distribué de cette expérience domestiquée ou subie des rapports à l’État.

Elle résulte aussi de recompositions de l’attachement à l’État et à ses institutions, où dépendance et attentes restent imbriquées. Les gouverné·es peuvent n’avoir qu’une compréhension très partielle des mécanismes qui sous-tendent la Sécurité sociale tout en adhérant fortement à son principe. Là encore, l’attachement apparaît socialement situé et historiquement réversible. La fragmentation de l’expérience de l’État social recompose la solidarité autour d’une opposition entre contributeurs et bénéficiaires, faisant glisser la mutualisation vers une frontière entre cotisation, droit et assistance.
Cette défiance se fond dans un creuset accueillant également un rapport protéiforme à la distance. Elle est géographique lorsque les services publics ferment, se regroupent ou sont délocalisés vers les plus grandes métropoles, accentuant des inégalités verticales et horizontales dans des campagnes en déclin déjà mises à distance par la désindustrialisation ; politique lorsque les décisions deviennent plus opaques au sein d’institutions agrandies et recentralisées, des communautés de communes aux nouvelles régions ; technique enfin, avec la dématérialisation qui, engagée dès les années 1990, distend progressivement le lien direct entre les gouverné·es des classes populaires et les agent·es de l’administration, tout en réduisant l’autonomie de ces dernier·es. La mise à distance des gouverné·es trouve ainsi son envers dans celle des agent·es.
L’alliage de ces mises à distance donne forme au tournant managérial de l’État contemporain, qui rationalise, délègue et externalise une part croissante de l’intérêt général. Des missions administratives confiées à des entreprises privées aux diagnostics abandonnés aux cabinets de conseil, l’externalisation entame jusqu’à la capacité de l’État à concevoir sa propre action. L’implémentation du new public management altère notamment l’expérience des agent·es, jusqu’à produire un désenchantement multiforme : insécurité, crise de la reconnaissance et de l’éthos et précarisation par un double bind qui impose des tâches plus nombreuses et diversifiées, des objectifs plus cadrés et plus élevés, mais avec toujours moins de moyens. Cette actualisation du travail en miettes passe par une rationalisation managériale associée au nouvel esprit du capitalisme, favorisant cet « encastrement du privé dans le public » que décrit l’auteur. L’État externalise, l’État recentralise, l’État dirige, mais l’État protège moins.
Cet encastrement est par ailleurs contagieux. À mesure que l’action publique s’appuie sur le secteur associatif, le travail militant connaît aussi une forme de bénévolisation absorbant des tâches d’intérêt général toujours plus nombreuses, diversifiées et chiffrées avec des moyens contraints. À Greenpeace France, depuis le début de l’année 2026, alors que « Nouvelle Équation » devait horizontaliser la gouvernance, un plan de sauvegarde de l’emploi a ravivé les tensions entre professionnalisation, travail bénévole et rationalisation gestionnaire. La défiance déporte alors l’engagement hors des organisations instituées, vers des formes qui cherchent à désencastrer l’action collective des hiérarchies, des impératifs gestionnaires et des formes de socialisation d’État qui les reproduisent.
Dans cette France contemporaine, la tutelle et le paternalisme étatiques semblent survivre à leur contrepartie protectrice. Les crises, des Gilets jaunes au Covid-19, mettent à nu cette dissociation entre direction et protection, vécue par une partie des gouverné·es comme la trahison d’une promesse devenue inaudible face à un État lui-même plus sourd, plus distant et plus managérial. À rebours du corps du Léviathan de la gravure d’Abraham Bosse, composé de sujets anonymes faisant dos au spectateur pour faire un avec l’État, le corps que dessine Alexis Spire semble endolori : les gouverné·es se retournent et l’affrontent. Ce paysage sociologique crépusculaire de la France dessine la réalité d’une confiance ôtée, remplacée moins par une méfiance diffuse et réversible que par une défiance située et légitime.
