Quatorze ans après l’avoir montée pour la première fois au théâtre de l’Atelier, Marc Paquien reprend au théâtre des Bouffes parisiens Oh les beaux jours de Samuel Beckett avec ses deux interprètes d’alors : Catherine Frot dans le rôle de Winnie et Pierre Banderet dans celui de Willie.
A priori, donc, rien n’a vraiment changé, sinon le décor, au sujet duquel le metteur en scène confie dans un entretien à La Terrasse qu’il aimait certes beaucoup celui qu’avait conçu en 2012 Gérard Didier, mais qu’il a souhaité faire cette fois appel à Richard Peduzzi, figure pionnière et majeure de la scénographie, dont les décors pour Patrice Chéreau ont fait date.
Celui que son atelier a élaboré pour Oh les beaux jours s’avère assez décevant. Aux rides basaltiques de Gérard Didier, l’atelier Peduzzi a substitué les plis soyeux d’une grande toile aussi bizarrement raboutée à sa base que peuvent l’être par moments – ceux où la lune croît et décroît, par exemple – les effets lumineux qu’a créés Dominique Bruguière pour les deux mises en scène. Si l’on comprend l’épure recherchée par contraste avec l’accent expressionniste de la première proposition, son effet s’estompe à mesure qu’en s’évasant autour de la taille puis de la tête de Winnie le « mamelon » voulu par Beckett se transforme en un vertugadin plus enflé encore que ne l’osait Yohji Yamamoto dans les années 1990 pour ses robes de mariées ; enflure qui confère malencontreusement à Catherine Frot de faux airs de duègne.
Ce contresens scénographique déplace en conséquence l’objet même des craintes que nourrit quant à elle la pièce de Beckett : au lieu de s’effrayer à l’idée de voir Winnie disparaître pour de bon sous son tertre qui n’en est plus un, on s’inquiète vaguement que les accessoires qu’elle dispose à son entour ne glissent le long de sa traîne jusque sur le plateau. Il faut donc à Catherine Frot fournir un effort supplémentaire pour rétablir l’appréhension voulue par Beckett, et se prévenir contre ce péril supérieur inhérent à la dramaturgie d’Oh les beaux jours où le monologue de Winnie peut à tout instant se réduire à un simple soliloque.

Si ce rôle est assurément l’un des plus vertigineux et des plus redoutables du théâtre contemporain, ce n’est pas tant qu’en interdisant à son personnage de se mouvoir puis en le réduisant à sa tête son auteur a opéré une reductio ad absurdum du statut et de la stature de la comédienne, mais qu’il expose de surcroît celle-ci à la possibilité qu’elle parle littéralement dans le vide faute de parvenir à capter d’emblée et à maintenir constamment l’attention du public. Vu la façon dont Catherine Frot se sort de ce mauvais tour, y compris face à une salle qui, ce soir-là, n’était remplie qu’aux deux tiers, on mesure combien Beckett l’avait savamment calculé. Tout se passe en effet comme si, afin que les spectateurs ressentissent véritablement l’extrême désemparement de Winnie, il fallait précisément que son interprète consentît par avance à courir ce risque considérable du bide total.
Le fait est d’autant plus patent que Catherine Frot se refuse à recourir à ce procédé qu’on pourrait dire technique, et qui serait en l’espèce un mécanisme de protection assez justifié, consistant à se soustraire à pareille responsabilité en jouant le rôle comme une partition. Elle qui maîtrise impeccablement le texte, qui en connaît manifestement tous les ressorts et toutes les ressources, qu’elles soient comiques ou dramatiques, évite pourtant soigneusement d’en faire son grand air. Ce qu’elle donne à entendre, c’est plutôt le son polyphonique d’une clochette fêlée, tintant le plus souvent dans le vide de sa solitude, dans la solitude de ces mots qu’elle tire de sa bouche comme les objets de son sac, tendrement, en usant d’eux comme de choses chéries puisque tous – brosse à dents, lotion, lunettes, loupe, fard, revolver… – se rapportent à son corps ainsi qu’à ses faiblesses. D’où ce timbre qui va s’exténuant à mesure que les mots lui échappent, mais qui tinte malgré tout, comme pour conjurer cette grand-peur du silence et repousser le moment où Willie ne répondra plus, où le public ne l’écoutera plus, où il n’y aura plus de mots – « Que ferais-je sans eux, quand les mots me lâchent ? ».
Dans cette pièce qu’on dit toujours absurde parce qu’on se retrouve en quelque sorte acculé (un mot que Winnie répète à intervalles réguliers) à décrire de la sorte une situation qu’on juge en vérité moins invraisemblable que révoltante, seule la voix de Winnie, et les brefs échos que lui donnent les répliques de Willie qui n’en sont pas vraiment, ou ses grognements qui, eux, sont bien des grognements, seule sa voix fait résonner quelque chose du réel apparemment tenu à distance de sa butte à elle et de son trou à lui. Sans doute cette pièce ne paraîtrait-elle pas aussi anti-naturaliste si, en contrepoint, la voix de Winnie à laquelle Catherine Frot prête la sienne ne faisait entendre les mots et les inflexions d’une certaine époque – « le vieux style ! », gourmande-t-elle –, d’une certaine classe sociale, d’autres classes que la sienne quand elle rapporte les propos du couple Piper ou Cooker (elle a oublié leur nom) qui la découvrent par hasard terrée là, avec circonspection d’abord et un soupçon de cruauté ensuite. Des mots et les accents d’un certain âge aussi, où transparaît une répartition des rôles très genrée au sein de ce vieux couple cherchant à s’entraider sans s’abandonner non plus l’un (à) l’autre.
La façon qu’a Beckett de porter à son comble une situation pitoyable sans s’y apitoyer lui donne un tour poignant qui saute en quelque sorte par-dessus son apparente absurdité pour se ficher au cœur de la réalité sociale et sociétale. En un sens aussi abstrait que prosaïque, Winnie y devient une aidante incapable d’aider ou d’être aidée, une amante qui voudrait être aimée encore, mais qui ne peut plus aimer qu’au jour le jour et le jour même qu’elle dit toujours beau en ce qu’il suffit d’un mot – « des mots vides » – pour tourner la laideur en beauté et une combe en promontoire. Parce qu’elle ne peut s’empêcher de parler et que cependant tout ce qu’elle dit parle de ce qui l’empêche de parler ; parce que tout lui échappe mais qu’elle veut tout récupérer ; parce qu’elle apparaît désemparée en gardant l’air affairé, il se dégage de Winnie une étrange familiarité, qui, à l’intérieur du théâtre de Beckett, l’affilie à tous ses autres personnages en quête d’étreinte.
