Pesticides : scandale sanitaire et responsabilité collective

La mort est toujours injuste quand elle frappe un enfant. Mais quand cet enfant meurt intoxiqué par des produits dont la dangerosité est connue, elle devient un crime. Pesticides. Leurs ravages sur la santé des enfants et Pesticides Kids racontent comment des parents, aidés de médecins, de sociologues, d’avocats, de toxicologues et de journalistes, se battent pour établir la vérité, les responsabilités, et obtenir des interdictions.

Laurence Huc, Sophie Caron (scénario) et Marguerite Boutrolle (illustrations) | Pesticides. Leurs ravages sur la santé des enfants. Les printanières, 176 p., 22,90 €
Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle | Pesticides Kids. Enquête sur les enfants victimes des pesticides. Nouriturfu, 158 p., 15 €

Encore un enfant malade. Et des parents, une mère souvent, qui cherchent des preuves. Les noms barbares se succèdent : « Cavernome Portal » au début de la bande dessinée de Laurence Huc, Pesticides. Leurs ravages sur la santé des enfants. Le patient, Lubin, a sept ans. « Leucémie », en préface de Pesticides Kids, l’enquête de Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle. Cloé a dix-sept ans et elle raconte ce qu’aucun enfant ne devrait avoir à raconter : « Cela fera près de sept ans que la leucémie est entrée dans ma vie. Aujourd’hui encore, je prends de la chimiothérapie. Certains de mes médicaments me donnent des nausées au point que je dois les avaler avec autre chose pour tenter d’en effacer le goût… »

Ophélie, la mère de Lubin, est ingénieure conseillère viticole. Elle a été exposée à 108 produits phytosanitaires pendant sa grossesse. Elle n’a reçu ni formation ni protection. « Cette histoire de pesticides a commencé assez tôt, poursuit pour sa part Cloé. Ma mère connaissait les risques, puisqu’elle est issue du milieu agricole. Elle s’est d’ailleurs fritée à plusieurs reprises avec l’agriculteur dont le champ bordait notre maison… » Une bande dessinée pour lancer l’alerte et déclencher des réactions, sur le modèle de celles d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, Algues vertes. L’histoire interdite (Dargaud) et Champs de bataille, l’histoire enfouie (Delcourt). Laurence Huc est toxicologue et elle est partie en guerre contre les pesticides qui causent des cancers pédiatriques. Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle sont journalistes à Basta ! et elles ont enquêté sur ces produits qui contaminent les enfants avant même qu’ils ne viennent au monde.

Ophélie est défendue par Maître Lafforgue, présenté dans la BD comme « l’avocat des causes désespérées des victimes de pollution ». C’est lui qui a contacté Laurence Huc pour lui proposer de se lancer dans une enquête scientifico-judiciaire. Elle a fait sa thèse à Oxford sur « le caractère cancérigène des hydrocarbures sur le foie ». Ayant perdu deux grands-parents et une tante de cancers, elle cherche les causes exogènes de telles maladies.

"Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants", Laurence Huc, Sophie Caron et Marguerite Boutrolle (illustrations) © Les printanières
« Pesticides. Leurs ravages sur la santé des enfants », Laurence Huc, Sophie Caron et Marguerite Boutrolle (illustrations) © Les printanières

Sur les 108 produits auxquels Lubin a été exposé in utero, 55 sont cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques. Dans la BD, d’autres enfants malades sont présentés, et d’autres parents et professionnels combattants, comme Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé qui a commencé avec le scandale de l’amiante et continue, à soixante-quinze ans, à défendre des familles de victimes. Elle revient sur l’histoire des pesticides, parallèle à celle de l’industrie du tabac, et relevant de la même fabrique du mensonge. Laurence Huc, sa coscénariste Sophie Caron et l’illustratrice Marguerite Boutrolle donnent un visage, un prénom et un corps aux enfants frappés qu’elles montrent alités, souvent écrasés de souffrance. Dans une bulle, l’un, la tête sur les genoux de sa mère lors de la mort de sa voisine de chambre, demande : « Maman, je vais mourir moi aussi ? »

Un autre, guéri de sa leucémie, décide d’accompagner son copain diagnostiqué à son tour et lance : « Maman, il faut que tu fasses quelque chose avant qu’on tombe tous malades. » Sa mère monte au créneau, à l’Agence régionale de santé (ARS), puis à Santé publique France. Des parents créent des collectifs « Stop aux cancers de nos enfants ». Mais l’ARS s’en tient à des questionnaires aux familles, sans enquête de terrain ni rencontres. Santé publique France fait des recherches sur les substances mais les travaux ne sont pas corrélés. Ce sont les parents qui croisent les données et découvrent que les dépassements des taux de lindane à Sainte-Pazanne sur le site de l’ancienne usine Leduc datent de… 2008.

Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle ont dédié leur enquête aux enfants malades et à leurs proches « avec une pensée particulière pour celles et ceux qui ne sont plus là et qui manquent au monde ». Journalistes connaisseuses des questions agricoles, elles entendent « concourir à sortir du déni politique, y compris au plus haut sommet de l’État ». « Pour s’en sortir, les agriculteurs ont besoin d’être protégés de la compétition internationale, insistent-elles. Certains réclament que les produits cultivés avec des substances interdites en France ne puissent plus être importés sur le territoire. » Cette « clause de sauvegarde » permettrait de protéger la santé publique tout en maintenant la production française. Il est possible de produire sans pesticides, rappellent-elles. Les rendements seraient moindres ? Mais combien coûte la prise en charge des maladies causées par les pesticides ? Et la dépollution ?

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« En France, les coûts cachés des pesticides sont évalués entre 350 millions et plusieurs milliards d’euros par an. », estime Laurence Huc dans un tableau édifiant de sa BD qui oppose les gains privés des pesticides à leur coût pour la société. Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle rappellent que la France est la première utilisatrice de ces produits en Europe en volume. Plus de 300 substances actives bénéficient d’une autorisation de mise sur le marché en France et d’autres font l’objet de dérogations. Même quand elles sont interdites, comme le chlordécone aux Antilles, des traces peuvent persister jusqu’à vingt ans après dans les urines. Les riverains et agriculteurs sont les premiers exposés, mais après eux, les cours d’eau, les fruits et les légumes, le vin, la terre… Potentiellement tout le monde.

Les deux ouvrages s’arrêtent sur le même cluster, à Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique) où l’école fait face à une ancienne usine de retraitement du bois. Cette industrie utilise de puissants pesticides et fongicides : dieldrine, aldrine et lindane. Sous cette école passent également des lignes électriques générant des champs électromagnétiques. Or, entre mai 2015 et mai 2021, 25 enfants ont déclaré un cancer sur un périmètre de 15 km alentour. Les enquêtes des autorités sanitaires ont conclu au manque de preuves. « On a des données sur la pollution de l’air et de l’eau, mais sur les pesticides, on n’a vraiment rien », a confié à Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle Yann Le Strat, directeur scientifique de Santé publique France. Pendant ce temps, ceux qui les commercialisent en profitent. Quant aux mères, elles sont renvoyées à leur propre consommation, achevant de les culpabiliser même quand elles ne boivent pas, ne fument pas, se nourrissent bio… et sont intoxiquées par leurs voisins.

Dans la BD, Laurence Huc est représentée telle qu’elle est dans la vie, cheveux courts noirs, grosses lunettes rondes de la même couleur, et tour à tour studieuse, en colère, accablée, bouleversée, dans des cases ou pleine page, la mise en scène indexe ses émotions sur l’avancée de ses travaux. Il y a une part autobiographique dans cet essai dessiné où elle est fil conducteur et narratrice.

Ce qui émerge violemment de ces deux ouvrages, c’est que des enfants tombent malades et meurent de produits dont la dangerosité est connue de longue date. C’est dire la responsabilité institutionnelle et collective devant ces scandales sanitaires. Le chapitre 8 de la bande dessinée est intitulé « Le déni des autorités de santé publique ». Le chapitre 4 de Pesticides Kids, « Mensonges à tous les étages ». Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle reviennent sur l’épisode de la loi Duplomb réautorisant des insecticides qui a réuni contre elle à l’été 2025 la deuxième pétition la plus signée après l’Affaire du siècle en 2018. Mais les scientifiques qui démontrent les liens entre pesticides et maladies sont accusés de faire de la « pseudo-science ». Marc Billaud, chercheur au CNRS, parle dans Pesticides Kids « d’offensive idéologique qui réduit les causes du cancer aux seuls comportements individuels », pour invisibiliser les déterminants environnementaux. Depuis que scientifiques et médecins se dressent collectivement contre l’impact des pesticides sur la santé, le « cancer backlash » se serait même intensifié.