L’invention de la géopolitique

Le pivot géographique de l’histoire est issu d’une conférence que Halford J. Mackinder (1861-1947) a prononcée le 25 janvier 1904 au siège de la très sérieuse Royal Geographical Society. Une soirée mémorable puisque, sans utiliser le terme, l’orateur y pose les bases de la géopolitique. Cent vingt ans plus tard, le propos est daté, presque incompréhensible. À un moment où, depuis 1945, l’horizon de la guerre n’a jamais été aussi proche, peut-il néanmoins nous aider à comprendre les temps troublés que nous traversons ?

Halford J. Mackinder | Le pivot géographique de l’histoire. Trad. de l’anglais par Robert Ferro. Conférence et débats présentés par Raffaele Sciortino. L’Asymétrie, 124 p., 14 €

Au soir du 25 janvier 1904, le temps est glacial sur Londres. Pourtant, une assistance choisie a bravé les intempéries pour rejoindre le siège de la Royal Geographical Society et écouter Halford J. Mackinder. Ce soir-là, le géographe aborde un thème bien audacieux. Il entend expliquer par des constantes géographiques les rivalités de territoire qui ont sans cesse opposé les puissances étatiques de l’Ancien Monde, de la fin de l’Empire romain jusqu’au début du XXe siècle. Intitulée Le pivot géographique de l’histoire, sa conférence embrasse une vaste échelle géographique et une très longue durée historique.

Daté dans ses postulats comme dans ses prétentions scientifiques, le propos dérape plus d’une fois [1]. Si certains développements font aujourd’hui sourire, la conférence suscite alors un vif intérêt parmi les géographes qui composent l’assistance. À un point tel qu’elle donne lieu à un article, publié quelques mois plus tard dans le Geographical Journal, la revue de la société.

Pourquoi lire un texte si contestable plus de cent vingt ans après sa publication ? Et pourquoi le rééditer aujourd’hui [2] ? À cela une bonne raison : la conférence de 1904 doit être considérée comme l’acte fondateur d’une nouvelle catégorie académique, la géopolitique, qui s’épanouira en Europe et en Amérique du Nord entre les années 1920 et les débuts de la guerre froide. Car c’est bien de géopolitique qu’il s’agit, même si Mackinder n’utilise pas ce terme, exhumé l’année suivante par le politiste suédois Rudolf Kjellén [3].

Après une éclipse d’une trentaine d’années, le discours géopolitique réapparaît au cours de la décennie 1980, dans une période de tensions entre l’Est et l’Ouest. Les événements inquiétants qui se multiplient depuis, jusqu’aux guerres récentes en Ukraine et au Moyen-Orient, confirment le triomphe de l’approche géopolitique. Désormais, l’autorité en matière de lecture des conflits, l’expert favori des médias, n’est plus l’économiste ou le diplomate : c’est le « géopoliticien ». Et peu importent ses références académiques s’il est officier supérieur à la retraite et qu’il a occupé des fonctions prestigieuses dans telle ou telle armée.

Les militaires, la guerre, les puissances sont en effet des mots qui structurent le discours géopolitique. Car, comme le rappelle Raffaele Sciortino dans la préface, son succès est étroitement lié au niveau d’inquiétude des Occidentaux à l’égard de la guerre. Pas les conflits localisés qui se sont multipliés sur les continents africain ou asiatique durant la guerre froide mais la crainte d’une conflagration entre les grandes puissances qui détiennent le feu nucléaire.

Un ingénieur topographe du Corps des ingénieurs de l’armée américaine en train de dresser une carte pendant la Première Guerre mondiale (1918) © CC0/WikiCommons

De telles inquiétudes sont également vives à l’orée du XXe siècle, quand surgissent les tensions qui annoncent la Grande Guerre. À la recherche d’une interprétation globale, l’approche géopolitique se fonde sur deux postulats. En premier lieu, les rivalités entre puissances, qu’elles soient étatiques ou non, sont prioritairement considérées comme des rivalités de territoire. De ce fait, et en second lieu, il paraît déterminant d’étudier scrupuleusement les propriétés géographiques des territoires potentiellement disputés en vue de comprendre les rivalités qui s’y opposent et, le cas échéant, de les prédire.

Reliant ces deux postulats, Mackinder propose une posture inédite : les propriétés géographiques des territoires étant relativement inertes sur le temps long, il devient possible de formaliser une histoire mondiale des conflits, également sur le temps long. Mackinder entend ainsi dessiner « une corrélation entre les généralisations historiques et géographiques les plus amples », s’efforçant (ni plus ni moins !) de rechercher « la causalité géographique dans l’histoire universelle ».

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Une fois posé ce cadre, Mackinder part d’une évidence : l’Europe se divise en deux parties de surfaces inégales. À l’ouest, le continent se resserre en latitude jusqu’à la pointe bretonne. Ces territoires sont historiquement administrés par des États de petites dimensions, même lorsqu’il s’agit de constructions de la taille de l’Empire romain. À l’est, en revanche, les structures étatiques (ou para-étatiques) ont toujours été beaucoup plus vastes, construites par des sociétés très diverses qui ont toutefois un point commun : leur volonté d’expansion terrestre, notamment vers l’ouest. C’est par exemple le cas de l’Empire mongol, qui mit en relation l’Europe et l’Asie. Selon Mackinder, le pivot géographique du monde (qu’il baptise Heartland) se situe au cœur de cette Eurasie, « une étendue de 21 millions de miles carrés […] ne disposant d’aucune voie navigable vers l’océan […] mais très généralement favorable à la mobilité des cavaliers et des chameliers ». Selon lui, c’est à partir de ce Heartland qu’il faut interpréter les conflits mondiaux, anciens ou récents.

Car, depuis l’Antiquité, les conflits sont endémiques entre les puissances qui contrôlent le Heartland et celles qui occupent les régions périphériques (Marginal Regions). Ces régions périphériques enserrent le Heartland entre Baltique et Pacifique : l’Europe, le Moyen-Orient ainsi que les « terres de mousson » regardant vers l’océan Indien (Inde) ou vers l’océan Pacifique (Chine littorale, Japon). Si les puissances du Heartland développent leur domination par des moyens terrestres (colons, fantassins, cavaliers), celles de la périphérie ont précocement développé des marines commerciales ou militaires. Car ces puissances, également diverses, ont pour point commun d’être situées sur des littoraux, ou en contact avec ces derniers par le biais de fleuves navigables.

La soirée du 25 janvier 1904 aurait pu bouleverser la carrière intellectuelle de Mackinder mais la piste ébauchée ce soir-là est précocement abandonnée. Si Mackinder reprend la figure du Heartland dans des publications ultérieures (notamment en 1919 dans Democratic Ideals and Reality), il renonce à en faire un « pivot géographique » censé expliquer l’ensemble de l’histoire mondiale. Bien qu’elle montre ses limites, la pensée de Mackinder trouve toutefois des prolongements, influençant les stratèges des pays vainqueurs quand s’achève la Grande Guerre.

Halford J. Mackinder | Le pivot géographique de l’histoire |
Halford J. Mackinder (1910) © CC0/WikiCommons

Mackinder – et avec lui l’ensemble des élites britanniques – redoute alors une alliance entre l’Allemagne et la Russie devenue soviétique ou, pire, un contrôle allemand sur le Heartland au gré d’un effondrement de l’URSS. De telles craintes l’incitent à proposer la mise en place d’une ceinture d’États tampons entre Allemagne et URSS ou à approuver la constitution d’une grande Ukraine et d’une grande Roumanie, qui lui apparaissent comme autant de garanties.

La Seconde Guerre mondiale engage les États-Unis sur deux fronts (Pacifique et Europe), rompant avec un isolationnisme historique. Il n’est donc guère étonnant que la doctrine mackindérienne y rencontre un écho favorable, surtout depuis que Nicholas J. Spykman, professeur de relations internationales à l’université de Yale, a publié en 1942 un ouvrage faisant suite à une demande du président Roosevelt (America’s Strategy in World Politics. The United States and the Balance of Power). Contrairement à Mackinder, il délaisse le Heartland pour considérer les Marginal Regions comme un élément central dans la stratégie diplomatique et militaire des États-Unis, devenue définitivement mondiale après 1945. En même temps qu’il propose la stratégie du containment (endiguement) de l’URSS et de ses alliés, le livre de Sykman donne ainsi une pertinence nouvelle au discours géopolitique.

Aujourd’hui, les stratégies militaires ont bien changé : forces aériennes et dissuasion nucléaire, inconnues au temps de Mackinder, sont désormais primordiales en vue d’un affrontement de grand ampleur, de même que la sécurisation des réseaux informatiques et satellitaires ou le contrôle des sources d’approvisionnements énergétiques. Malgré ces évolutions, c’est toujours la géopolitique de Mackinder revue par Spykman qui gouverne les représentations que le « monde libre » se fait de ses adversaires potentiels : URSS et pacte de Varsovie autrefois, Russie et Chine dorénavant. C’est pour garantir le maintien des Marginal Regions (rebaptisées Rimland par Spykman) dans la sphère états-unienne que des alliances furent conclues en Europe (OTAN) et en Asie (OTASE) durant la guerre froide. C’est pour permettre une intervention rapide en cas de menace que des bases américaines et des flottes de guerre furent essaimées le long du Rimland, de l’Europe occidentale jusqu’au Japon en passant par le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est ou la Corée du Sud.

Validant les intuitions de Mackinder puis de Spykman, une carte des conflits en cours montre que le Rimland reste un terrain de confrontation, laissant planer la menace d’un conflit direct entre grandes puissances nucléaires. Au nord de l’Europe, la mer Baltique sert de théâtre à un affrontement sourd entre les forces russes et celles de l’OTAN. Au sud-est, la mer Noire est en guerre sur sa rive nord, suite à l’agression russe en Ukraine. Là encore, le poids de l’OTAN et au premier chef celui des États-Unis y sont déterminants. Plus au sud, un allié privilégié des États-Unis, Israël, mène une guerre intérieure et extérieure contre les forces soutenues par le régime iranien, tandis que les États-Unis affrontent directement l’Iran dans le golfe Arabo-Persique, notamment pour le contrôle du détroit d’Ormuz. Si les rives asiatiques du Pacifique restent pour l’instant à l’écart, les prétentions chinoises sur Taïwan, ainsi que l’accession de la Corée du Nord au seuil nucléaire, sont lourdes de menaces. En dépit de ses faiblesses initiales, la lecture géopolitique du monde née un soir de janvier 1904 semble donc ne rien avoir perdu de son acuité. Elle comporte toutefois un risque : celui de porter un regard excessivement occidental sur les rivalités du monde.

À l’issue du débat suscité par son propos, Mackinder est remercié par le président de séance : « J’avoue avoir été fasciné par l’exposé de M. Mackinder et j’ai pu constater, à l’attention avec laquelle il a été écouté par l’auditoire, que vous partagiez tous mon sentiment ». L’ouvrage s’arrêtant sur cette phrase, impossible de savoir si Mackinder perçut ces compliments comme des politesses convenues ou comme quelque chose de plus déterminant. Y a-t-il seulement pensé une fois de retour chez lui ?


[1] Yves Lacoste a dressé une liste commentée de ces dérapages : « Le pivot géographique de l’histoire, une lecture critique », Hérodote, 2012/3, n°146-147, p. 139-158.

[2] L’ouvrage, traduit de l’anglais et de l’italien par Robert Ferro, reprend l’article du Geographical Journal d’avril 1904 en le complétant d’un compte rendu des débats suscités par la conférence du 25 janvier. L’ensemble est précédé d’une longue préface de Raffaele Sciortino.

[3] Dans son ouvrage Stormakterna. Konturer kring samtidens storpolitik, 1905, réédité en 1911, Stockholm, Hugo Gebers Förlag. Traduction française : Les grandes puissances. Des contours de la grande politique contemporaine.