Paroles gelées

Mais que sont devenus les cahiers de doléances, ces pages ouvertes par les municipalités aux Français, au cœur de la crise des Gilets jaunes pour nourrir le « Grand débat national » annoncé par le président de la République ? Ils dorment, pour leur grande majorité, au fond des archives. Didier Le Bret, secrétaire général de l’association « Rendez les doléances ! », dirige un petit livre qui donne à lire quelques-unes de ces paroles.   


Didier Le Bret (dir.), Rendez les doléances ! Enquête sur la parole confisquée des Français. Jean-Claude Lattès, 192 p., 19 €


Le 27 novembre 2018, alors que la crise des Gilets jaunes battait son plein, Emmanuel Macron annonçait son intention d’organiser une concertation de trois mois dans les territoires pour, déclarait-il alors, « transformer les colères en solutions ». L’introduction de Didier Le Bret et la contribution de Thomas Ribémont reviennent sur le « Grand débat » mis en place à cet effet. Donnant aux citoyens la possibilité de s’exprimer sans répondre sur le fond de leurs demandes, cette « concession procédurale » permettait de faire de la participation au débat organisé par le gouvernement la seule modalité légitime d’expression publique et politique.

Rendez les doléances ! Enquête sur la parole confisquée des Français

En sollicitant l’expression la plus large, et pas seulement celle des groupes mobilisés, le gouvernement était à même de  démontrer que ces derniers étaient minoritaires, de cadrer les thèmes éligibles et d’annoncer une vague de reformes en affirmant qu’elles s’appuyaient sur un travail d’écoute sélective des propositions citoyennes, rappelle Thomas Ribémont. Mais ce « Grand débat », ajoute-t-il, en citant les travaux de Loïc Blondiau, prenait aussi en compte « une des demandes fondamentales des gilets jaunes : celle de participer et d’influer sur la représentation ». Si ceux-ci ont riposté au piège en opposant au dispositif gouvernemental un site intitulé « Le vrai débat », ils ont néanmoins été nombreux à intervenir dans le cadre du « Grand débat », en particulier dans cet unique espace d’expression libre qu’ont représenté les cahiers citoyens ouverts dans plus de 16 000 communes.

Le chef de l’État s’était engagé à rendre public leur contenu, quelque 400 000 pages, aujourd’hui conservées par les archives départementales, en les mettant en ligne. L’engagement n’a pas été tenu. Certains centres d’archives ont su répondre aux demandes de chercheurs [1], parfois sollicités par des collectifs de Gilets jaunes. Didier Le Bret et Thomas Ribémont ont, de leur côté, participé à fonder en 2020 l’association Rendez les doléances ! pour alerter sur l’occultation [2] de ce qu’un contributeur qualifie de « trésor national », et contraindre le gouvernement à respecter ses engagements ; cette association est à l’origine du présent ouvrage.

Levons immédiatement ce qui pourrait être un malentendu. Le livre ne se veut pas une anthologie. Les « paroles de Français » qu’il reproduit n’occupent que 29 de ses 192 pages. Elles sont encadrées par des contributions émanant du président de l’association, Thomas Ribémont, par ailleurs ancien président d’Action contre la faim, et d’acteurs de la société civile impliqués dans des collectifs (Germinal), des fondations (Jean-Jaurès), des associations (Vouloir la République, Notre affaire à tous) ou des alliances (Pacte du pouvoir de vivre). Les deux premières contributions, sont, chacune à sa manière, des analyses de quelques-unes de ces « paroles ».

Cela vaut encore davantage pour un article paru en septembre 2021 dans Le Journal du Centre, reproduit dans l’ouvrage. Le quotidien s’est livré à l’étude de 179 contributions provenant de 73 communes nivernaises : 120 évoquent le pouvoir d’achat, 113 dénoncent l’injustice fiscale, 75 demandent une réforme des institutions, 61 soulignent la désertification des campagnes et l’abandon des services publics en milieu rural, à commencer par la santé. Le retour au 90 km/h et la transition écologique viennent loin derrière. Les questions de l’immigration et de la sécurité ne sont abordées que par 13 et 5 contributions respectivement. Des lignes de force communes se dégagent, qui obligent à nuancer la thèse de l’agrégat de doléances individuelles et permettent de saisir l’importance et le sens politique de ce mouvement social inédit, relevant moins d’un rejet massif de la politique instituée que d’une mise en évidence d’un fonctionnement vicié. Elles corrigent, comme déjà bien d’autres travaux, l’assimilation réductrice des Gilets jaunes à un « populisme poujadiste ».

Rendez les doléances ! Enquête sur la parole confisquée des Français

Gilets jaunes à Kingersheim, Haut-Rhin (2018) © Jean-Luc Bertini

Les autres contributions (le plus grand nombre) interviennent sur divers modes sur les injustices sociales, la crise de la démocratie et les urgences accrues à l’heure de la pandémie, sans nécessairement revenir sur la crise des Gilets jaunes. Laurent Berger, qui s’entretient avec Didier Le Bret au nom du « Pacte du pouvoir de vivre », non de la CFDT dont il est le secrétaire général, laisse ainsi à découvert la question de la relation entre Gilets jaunes et syndicats, et le lecteur sur sa faim.

Un des contributeurs souligne que « ce qui frappe au premier abord à la lecture des doléances ou des témoignages de gilets jaunes est l’importance accordée à la prise de parole ». Il pourra alors sembler paradoxal que l’ouvrage ait quelque peu marginalisé cette « parole » en préférant des approches en surplomb qui parfois ne les concernent que très indirectement. Mais Didier Le Bret soulignait, d’entrée de jeu, que l’ouvrage n’entendait pas être une « somme académique ». Il ne se substitue pas aux études en cours ou qui restent à faire.

Un des contributeurs qualifie les Gilets jaunes de « lanceurs d’alerte ». En ces temps de campagne électorale marqués par la poussée des extrêmes droites et par la confusion qui règne à gauche, cet ouvrage vient utilement rappeler à ceux qui devraient s’en saisir que l’épuisement des « actes » n’a pas signifié la disparition des urgences exprimées dans les doléances, que les déséquilibres sociaux et territoriaux et le sentiment d’abandon sont là, qui pèsent plus que jamais, que ces cahiers de doléances auraient dû et peuvent peut-être encore constituer un puissant champ de réflexion pour ceux qui se réclament de la fin des injustices sociales et de leurs conséquences délétères sur la démocratie. Rendez les doléances ! constitue à son tour une alerte, au demeurant signifiée par le point d’exclamation qui figure dans son titre.


  1. Nicolas Patin, « Les gilets jaunes en Aquitaine, aux sources de la révolte » in Alexandre Fernandez, Jean-Pierre Lefèvre et Pierre Robin (dir.), Les révoltes populaires en Aquitaine de la fin du Moyen Âge à nos jours , Éditions d’Albret, Bordeaux, 2021, p. 379-396.
  2. Le journaliste Nicolas Cori a raconté dans Les jours sa « quête kafkaïenne » pour avoir accès à ces cahiers de doléances.

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