Avec La maison du lac, Marius Loris Rodionoff nous entraîne dans une déambulation à travers des paysages autant géographiques qu’immatériels : paysages de l’enfance, de la mémoire, de l’histoire et d’une France rurale qui semble peu à peu s’effacer. Le roman propose une narration aux croisements du singulier et du collectif, de la petite et de la grande histoire.
À travers l’itinéraire de Lev, jeune chercheur en histoire médiévale, c’est toute une génération contemporaine qui se trouve ainsi mise en scène : une jeunesse instruite, désenchantée, réfractaire aux institutions, qui cherche moins à réussir qu’à retrouver un point d’ancrage. Ce livre est né du confinement, avec l’impossibilité pour l’auteur de fuir. Sa rédaction est structurée à partir des lieux aimés, plus ou moins connus ou arpentés, et où les cartes topographiques furent le véritable guide de Marius Loris Rodionoff.
La trajectoire de Lev, héros de La maison du lac, commence par une désertion. Sa vie sentimentale comme sa carrière universitaire ont vrillé. Archiviste, chercheur, enseignant à Saint-Denis, il éprouve progressivement le sentiment d’être enfermé dans un monde dont les catégories ne permettent plus de saisir l’existence. Il quitte donc la Sorbonne et, plus largement, la capitale, ses terrasses « étriquées » de Belleville ou de Bastille, pour retrouver le grand air et les territoires de son enfance.
Petit-fils d’immigrés russes, Lev erre à la recherche de la maison de ses grands-parents, de cette maison qui constitue à la fois un lieu réel et une sorte de centre de gravité intime. Son itinéraire le conduit sur les départementales du Massif central, de la Lozère au Larzac, du Morvan aux Cévennes, jusqu’au plateau de Millevaches, en passant par les parages du Léman, c’est dire l’étendue et la beauté des parcs régionaux et nationaux que Lev parcourt. Il marche, pédale, navigue dans un canot de fortune. Le déplacement devient alors une manière de penser : « Il ne lui reste plus que cela à faire, marcher, marcher, marcher ». Marcher, pour ne pas accepter le monde tel qu’il est.
Cette géographie très concrète donne au roman une dimension réaliste. Les paysages des Causses, des Cévennes ou du plateau de Millevaches ne constituent pas un simple décor : ils deviennent les lieux mêmes de la mémoire. Les départementales désertes, les épicéas, les blocs de granite, les dolmens, les villages de quelques centaines d’habitants composent une France périphérique et silencieuse, loin des représentations habituelles de la modernité.
Mais Lev ne traverse pas seulement des paysages : il traverse aussi l’histoire. Les lieux sont marqués par les guerres, les monuments aux morts, les listes de noms. À côté de ces traces monumentales apparaissent des éléments beaucoup plus modestes – recettes de cuisine, mots anciens, souvenirs familiaux – qui permettent eux aussi de faire surgir le passé. La grande histoire et l’histoire intime se répondent ainsi sans cesse.

Frédéric Bazille (1870) © CC0/WikiCommons
Le mouvement de Lev constitue dès lors une véritable archéologie de soi, parallèle à une archéologie des lieux. Lui qui était chercheur et archiviste effectuait auparavant une recherche savante, tournée vers le passé des autres ; il entreprend désormais une recherche tournée vers sa propre mémoire. Il cherche la voix de ses grands-parents, les traces de son enfance, une maison, un ancien corps de ferme à retaper. Son malaise universitaire est révélateur d’un désenchantement plus vaste. La connaissance, la carrière, les cadres sociaux censés donner un sens à l’existence ne suffisent plus à Lev.
Le personnage déserte donc l’institution, mais cette fuite n’est pas seulement une fuite géographique. Elle est une tentative pour retrouver ses coordonnées intimes et biographiques. Le voyage devient une enquête sur soi-même, presque une expérience de dépouillement. À mesure qu’il s’éloigne de Paris et de l’université, Lev renonce aux certitudes et aux statuts qui définissaient jusque-là son identité.
Cette désertion s’accompagne pourtant d’un refus du pathos, ou de dramatisation. Face à l’incohérence de l’existence, Lev développe un scepticisme combatif. Il revendique « la volonté de lutter contre l’esprit de sérieux en y substituant le jeu de l’aléatoire, du hasard ». Le hasard devient alors une forme de liberté, puisque le monde ne paraît plus obéir à un ordre intelligible.
Cette philosophie trouve son expression dans la figure du vagabondage. Lev avance sans véritable destination, au milieu des blocs de granite et des dolmens, dans des villages parfois réduits à quelques centaines d’âmes. Son énergie semble aussi alimentée par les formes de contestation rencontrées en chemin : des Gilets jaunes aux « babos du Vercors », toute une France alternative ou marginale apparaît en arrière-plan.
Le roman dessine ainsi le portrait d’une jeunesse qui ne croit plus nécessairement aux promesses traditionnelles de la réussite, mais qui n’a pas pour autant renoncé à chercher. Lev ne sait plus exactement ce qu’il veut, mais il sait ce qu’il ne veut plus : l’enfermement quasi sociologique, le sérieux institutionnel, les trajectoires toutes tracées.
La formule de la page 90 résume avec une ironie mordante cette nouvelle identité : « Ci-gît le chercheur dans les guenilles de sa pensée, ce godillot du verbe, lui, le petit Lev désormais déserteur ». Cette vision désenchantée ne conduit pourtant jamais à une écriture grise. Au contraire, l’une des forces de La maison du lac réside dans son énergie verbale. L’écriture de Loris Rodionoff mêle les registres, fait cohabiter le savant et le trivial, le lyrisme des paysages qu’affectionnent Marie-Hélène Lafon ou Pierre Bergounioux avec une ironie acide proche de Nathalie Sarraute ou du poète Charles Pennequin.
Le vocabulaire de l’histoire, de la recherche ou des archives se trouve constamment confronté à celui du quotidien. Les monuments aux morts voisinent avec les recettes de cuisine ; les réflexions sur l’existence avec les noms de routes départementales ; la mémoire familiale avec les considérations les plus prosaïques. Ce mélange produit une écriture qui refuse précisément « l’esprit de sérieux » dont Lev cherche à se défaire.
Le paysage lui-même semble contaminer la syntaxe et le rythme du récit. Les routes, les détours, les bosses du Massif central, les épicéas et les villages donnent au texte son mouvement. L’écriture avance par associations et rapprochements inattendus, à l’image du personnage qui chemine sans savoir exactement où il va.
L’humour constitue alors une manière de résister au nihilisme. Lorsque Lev affirme : « J’ai longtemps été archiviste et chercheur. Je cherchais plein de choses, mais finalement je n’ai rien trouvé du tout, alors… », le constat pourrait être tragique. Il devient pourtant comique grâce à sa simplicité désabusée. Si la recherche n’a rien produit, il reste peut-être le mouvement, le hasard, la marche.
Cette écriture transforme donc l’errance en expérience littéraire. Le récit ne cherche pas à résoudre les questions qu’il pose ; il les fait circuler. Lev avance parmi les paysages comme il avance dans sa propre pensée, par détours successifs. Et c’est précisément ce qui donne au dénouement sa tonalité paradoxale. « Ses errances sont belles, mais ne l’ont mené nulle part, seulement à plus d’errances et de doutes. Il s’endort serein et confiant pour la première fois en plusieurs années. » Le personnage n’a rien résolu. Il n’a trouvé ni vérité définitive, ni destination, ni certitude. Pourtant, il semble enfin apaisé.
La réussite du roman tient peut-être à ce paradoxe : ne rien trouver peut devenir une manière de trouver sa place. Lev, qui était parti à la recherche d’une maison, découvre finalement que le véritable refuge n’est peut-être pas un lieu, mais un rapport au monde. Marcher, errer, douter : ces gestes qui semblaient témoigner de son échec deviennent progressivement les formes mêmes de sa liberté.
Ainsi, La maison du lac est tout à la fois un roman de paysages, une traversée de la mémoire française et le portrait ironique d’une jeunesse contemporaine en rupture avec les institutions. À travers une écriture foisonnante et truculente, Marius Loris Rodionoff fait de l’errance une manière de résister aux injonctions à réussir, à savoir et à parvenir. Lev ne trouve peut-être pas la réponse à ses questions ; il trouve mieux : la possibilité de continuer à marcher et de faire d’une balade une barricade.
