Avec la publication de deux nouveaux cours, le travail éditorial sur l’œuvre de Gilles Deleuze se poursuit. Le volume collectif Deleuze aujourd’hui illustre en regard combien cette œuvre vit et survit à son auteur, travaillant elle-même de nombreux champs disciplinaires des sciences humaines jusque dans les enjeux les plus intenses d’une actualité mouvementée.
Deleuze se disait métaphysicien ; le cours Sur l’appareil d’État et la machine de guerre montre qu’il savait être également un grand penseur de la politique, et même de l’économie politique, en un sens qui reprend l’acception marxiste mais ne s’y limite justement pas. Dès lors, ce cours s’avère très utile pour aborder des thèses qui sont développées dans Mille plateaux (coécrit avec Félix Guattari, 1980) et qui apparaissent ici sous un aspect plus délayé, peut-être plus accessible – le second volume de Capitalisme et schizophrénie est réputé difficile.
Ce cours se livre à une analyse détaillée des notions d’État et de capitalisme, entendues comme des réalités historiques et anthropologiques aussi bien que comme des puissances ou des potentialités déterminées s’exerçant, actuellement et virtuellement, sur les formations sociales humaines. L’État y apparaît comme un appareil de pouvoir, défini par une opération essentielle que Deleuze qualifie de capture – opérant sous trois aspects : la terre, le travail, la monnaie ; et redéfinissant par là même le sens de ces réalités sociales et historiques. L’analyse se raffine lorsqu’elle porte sur les types d’État – despotique, social-démocrate, totalitaire, fasciste – et sur la question de son origine, en discussion avec les thèses d’Engels. L’origine de l’État semble insuffisamment décrite par les théories courantes, dans lesquelles l’explication paraît toujours présupposer son existence quant à ses fonctions sociales, et demeure dès lors bien énigmatique. Ceci conduit Deleuze à contester les schémas évolutionnistes trop simples et à faire l’hypothèse d’un champ de coexistence où toutes les formations sociales préexistent et peuvent surgir à titre de potentialités – l’État, la machine de guerre, la ville et le capitalisme en sont des exemples.
Quant à l’étude du capitalisme, Camille Chamois, dans l’introduction à Deleuze aujourd’hui, recueil d’articles contemporains dédiés à la pensée deleuzienne dont il coordonne avec Thomas Detcheverry la publication, insiste sur tout le paradoxe qui s’attache à son examen : « une tension que Deleuze et Guattari ne cessent de souligner : le capitalisme est à la fois un système d’exploitation des travailleur.ses et un système d’émancipation vis-à-vis des normes sociales traditionnelles. Dès lors, la question de l’émancipation vis-à-vis du capitalisme prend, chez Deleuze et Guattari, la forme paradoxale d’une émancipation vis-à-vis d’un système social qui nous émancipe des normes traditionnelles ».
Or Deleuze et Guattari permettent de penser cette ambivalence dans toute son acuité, avant tout grâce à la pertinence de leurs concepts. Il s’agit de penser les mutations sociales et les événements qui les ponctuent à travers les concepts de flux et de codes, de décodage et de déterritorialisation. Ainsi Deleuze, dans son cours, approfondit-il ses analyses serrées d’économie politique par le recours à des travaux d’anthropologie, d’archéologie et de paléo-anthropologie, d’histoire et d’économie, qui croisent des catégories issues de la logique et des mathématiques – ainsi de l’importance des notions de formalisation et d’axiomatique, ou de la distinction entre théorématique et problématique.
Ce point de vue conceptuel résonne d’autant plus avec le temps présent que notre époque, où les technologies numériques ont pris une place prépondérante, connaît un usage accru des catégories informatiques du codage, autant que s’y observe une amplification des phénomènes de déterritorialisation des flux en tous genres associés à l’accroissement des échanges et des communications – flux d’informations et de données, de produits et de marchandises, d’attentions et de désirs. Deleuze déjà redéfinit le capitalisme, dans son opposition à la forme-État de même qu’à la forme-ville, comme une axiomatique et une conjugaison généralisée des flux décodés. Cette manière de le conceptualiser lui permet du même coup d’en envisager les limites immanentes, en tant qu’elles sont liées à son propre fonctionnement – sous l’aspect notamment de la saturation de l’axiomatique.

Le cours du 4 mars 1980 apparaît dès lors comme une mise en abyme des analyses développées par Deleuze. Quelques mois avant la destruction des locaux de Vincennes et la délocalisation de l’université à Saint-Denis, dans un climat de grande tension politique, on assiste comme de l’intérieur aux discussions animées qui font suite aux actions et décisions du Conseil d’université, concernant notamment l’introduction de vigiles chargés de contrôler l’entrée des lieux en se voyant présenter une carte d’étudiant. Que de nos jours ce dispositif soit normalisé donne matière à réflexion. La réaction de Deleuze en apparaît d’autant plus instructive : « si un contrôle de carte d’étudiant est instauré dans une faculté, ça signifie que la porte est fermée à ceux que l’on appelle les auditeurs libres, qu’ils soient étrangers ou français. Or il me semble évident qu’une université qui ferme sa porte aux auditeurs libres est une université qui se ferme sur elle-même, qui tarit son propre recrutement et qui devient une espèce d’école au sens d’école supérieure, au sens de lycée. Donc je crois que c’est essentiel vraiment, très important que l’accès d’une université aux auditeurs libres soit maintenu à tout prix parce que c’est eux en même temps qui servent comme de garantie que les étudiants inscrits et les étudiants étrangers ne seront pas soumis à des contrôles. Si on n’a plus le droit de faire appel à des auditeurs libres dans le cadre des UV, je dis qu’il y a un danger absolu pour tout le monde ».
Dans l’ensemble des considérations de cette séance, affleure ainsi le constat d’une tendance fascisante qui s’exprime dans l’idée d’une propension à la militarisation des fonctions civiles. Les enjeux du contrôle, de la guerre et de la violence sous ses différentes formes conduisent à devoir envisager des stratégies possibles qui ne seraient pas seulement de résistance, mais aussi bien de création. C’est le point où l’autre cours publié simultanément, Sur les lignes de vie, s’embranche à merveille avec le précédent. Car le fascisme est aussi ce qui menace toujours les lignes de vie, comme potentiel de mort et de destruction. Là encore, ce cours s’avère utile pour aborder certaines thèses développées dans Mille plateaux, notamment ce qui le rattache à l’Anti-Œdipe (Minuit, 1972), à savoir la théorie du processus comme devenir schizophrénique. C’est dans cette perspective qu’est analysé le problème du style et de ce que Deleuze appelle un devenir impersonnel de l’expression linguistique, faisant jouer Blanchot contre Benveniste – mais les exposant magistralement l’un et l’autre.
On y retrouve ainsi le sens principal de la schizo-analyse comme cartographie des lignes de vie, d’après la distinction des trois types de ligne : segmentarité dure, segmentation souple, lignes de fuite. Il faudrait se demander pourquoi aujourd’hui, près d’un demi-siècle plus tard, la schizo-analyse n’a pas trouvé l’écho auquel elle pouvait prétendre, comme alternative sérieuse à la psychanalyse. Les multiples thérapies brèves qui fleurissent depuis quelques décennies – thérapies systémiques, cognitivo-comportementale, PNL, etc. – paraissent pourtant offrir une bien moindre radicalité, pour autant que la schizo-analyse s’affirme comme la seule qui soit pleinement immanente, au plus près de l’expérience vécue. S’il est vrai que la schizo-analyse se positionne d’emblée dans un refus de toute institutionnalisation, justifié philosophiquement en continuité avec le rejet des structures organisationnelles et centralisées, on doit aussi admettre qu’il est difficile de savoir dans quelle mesure elle est ou sera réappropriée, reprise, réutilisée, actualisée à nouveau – quitte à être employée pour de nouveaux usages.
Peut-être faudrait-il y chercher des éléments de compréhension dans les mutations profondes de la société actuelle, du capitalisme et des problèmes qui ont conduit à l’époque mouvementée que nous traversons. Viviana Lipuma parle de « désastres » pour caractériser l’amoncellement des problèmes d’une gravité extrême que présente notre contemporanéité, dans son article « Politiser le désir au temps des désastres », dans Deleuze aujourd’hui. Le désastre écologique, le désastre technologique des sociétés qu’on a toujours plus raison d’appeler des « sociétés de contrôle », rendent plus nécessaires que jamais les armes conceptuelles forgées par Deleuze.
Aussi les articles issus de cet ouvrage collectif, ceux déjà cités, comme ceux de Marion Farge, « Les sociétés de contrôle et le cerveau. L’inscription psychique du pouvoir », de Camilla Zani, « Enquête à propos du devenir-deleuzien de la cosmologie contemporaine », ou encore d’Alyne Costa et Adamo da Veiga, « Penser la Terre comme un événement. Deleuze à propos de l’anthropocène », montrent-ils avec brio la voie d’une reprise vivante – sinon d’une répétition qui fait la différence – de la pensée deleuzienne en acte. Dans ce contexte, être deleuzien, ce serait ne pas se priver de faire usage de ses concepts, comme le rappelle bien Thomas Detcheverry dans son analyse des « sens de l’usage » dans le fonctionnalisme machinique de Deleuze. Les auteurs et autrices de Deleuze aujourd’hui attestent que Deleuze vit et continuera pour longtemps à vivre en nous aidant à tracer nos lignes – et, ce faisant, à vivre nous-mêmes aussi joyeusement et intensément que nous le pourrons.
