Solitude des Noirs américains

En huit chapitres, ce livre couvre une à une les huit années de la présidence Obama. Mais renvoie d’abord, d’entrée, aux huit années de la « Reconstruction » qui suivirent la guerre de Sécession – ou « guerre civile », comme on l’appelle à juste titre aux États-Unis.


Ta-Nehisi Coates, We Were Eight Years in Power. An American Tragedy. One World, 384 p.


Cette période est celle de la réintégration dans l’Union américaine des États sécessionnistes du Sud qui doivent, pour ce faire, repenser leurs institutions, l’égalité des droits entre leurs citoyens, y compris ceux qui ne sont plus des esclaves, réécrire leur constitution et faire valider le tout par le pouvoir fédéral. En attendant, le parti républicain de l’époque, représentant du Nord vainqueur, ses hommes politiques et ses militants gèrent la situation dans les États membres non encore confirmés. À cette gestion participent, grande nouveauté, des Noirs tout juste élus à diverses fonctions locales (maires, enseignants), régionales (officiers de police, députés ou sénateurs d’un État-membre) ou nationales (député ou sénateur à Washington).

Ainsi de Thomas Miller (1849-1938), le septième – et dernier – Afro-Américain à devenir, en 1889, député de Caroline du Sud au Congrès. Deux ans après son élection, les « Negros », comme on les appelait à l’époque, ne peuvent déjà plus voter dans cet État, ni dans le Mississippi, ni dans les États « reconstruits ». Le temps en effet est venu de ce que les ex-sécessionnistes appellent alors « La Rédemption », instauration légale de la ségrégation dans les États reconstruits, souveraineté sans entraves du Ku Klux Klan, avec sa pratique du lynchage comme système judiciaire. Les « nègres » sont remis à leur place, comme on disait. Bref, « La Rédemption », c’est l’institutionnalisation du terrorisme racial.

Le livre de Ta-Nehisi Coates s’ouvre sur un extrait du discours de Thomas Miller devant la convention nationale de Caroline du Sud dénonçant ce retour à la case départ. On est en 1895. Miller rappelle que les Noirs ont été acteurs du politique pendant huit ans : « We were eight years in power », et qu’ils ont, pendant ces huit années, fait du bon travail. Prononcés il y a plus de cent vingt ans, ces mots constituent aujourd’hui et le titre du livre de Coates et son résumé, inscrit en caractères gras sous le mot Introduction : « De l’art du bon gouvernement par des nègres ».

Le choix de cette citation fait à la fois salut, chapeau bas et proposition de temps inclusif – de 1895 à 2017, ces deux fois huit années d’accession de Noirs au pouvoir disent-elles une pantomime tragique ? répétitive ? en miroir ? Cet écart temporel dit-il aussi un fossé des sujets et des générations, Thomas Miller, Barak Obama, Ta-Nehisi Coates, tous en un ? On le voit, l’auteur dès l’ouverture jongle avec la densité des mots, des référents et de la condensation historique pour économiser ses moyens autour d’un sujet brûlant, rabâché et pourtant inabordable. Il l’aborde donc, nous sommes en 2017 et Donald Trump est le nouveau président des États-Unis.

Ta-Nehisi Coates, We Were Eight Years in Power. An American Tragedy

Thomas Miller

Enfin, pour complexifier encore son effet d’annonces encastrées, l’auteur a donné un sous-titre à son livre, « An American Tragedy », titre du célébrissime roman de Theodore Dreiser. Publié en 1925, il conte la vie d’un jeune homme qui grimpe plus ou moins facilement dans l’échelle sociale et finit condamné à la chaise électrique par une société devenue folle d’individualisme et de cupidité. Nous voici prévenus : « Eight Years in Power, An American Tragedy ».

D’abord par la construction du texte lui-même. Ta-Nehisi Coates ponctue les deux fois quatre années de la présidence Obama d’un article annuellement écrit par lui dans la revue The Atlantic. Si son ton éditorial évolue au fil des huit années, c’est toujours autour du même thème, qu’il veut cerner – les Africains-Américains toujours laissés en rade par la démocratie américaine – jusqu’à la revendication d’un système de « Réparations ».

Le premier de ces articles est consacré à Bill Cosby et à ce que Coates appelle « l’audace de son conservatisme noir », qui refuse l’abstraction de l’antiracisme et promeut une culture de la responsabilité personnelle, de la discipline et du retour aux traditions de la communauté noire, seuls capables de se battre et de gagner contre le racisme. Un peu à la Barack Obama, qui, tout au long de sa campagne électorale, s’est voulu le symbole d’une société qui n’en est plus à se définir racialement.

D’article en article, Coates explore ainsi les tendances diverses voire opposées de la lutte des Afro-Américains contre le racisme et la discrimination : Booker T. Washington, Marcu Garvey, W.E.B. Dubois, Martin Luther King et sa génération de combattants pour les droits civiques, Malcolm X et Louis Farrakhan. Tous ont fait bouger le monde, mais ce que Coates appelle la Deuxième Reconstruction (le célèbre et célébré Mouvement des droits civiques) a échoué, comme les autres tentatives. Et de donner des chiffres irréfutables, des pourcentages accablants, tous de notoriété publique.

Le deuxième article est consacré à Michelle Obama, au symbole de réussite qu’est cette brillante jeune femme qui a connu la chance, et la difficulté, de vivre et d’étudier dans le South Side du Chicago. Là sévissait la ségrégation de facto des résidences et des communautés, qui en a fait les promoteurs efficaces d’une Amérique « post-raciale ».  Vraiment post-raciale ?

Ta-Nehisi Coates, We Were Eight Years in Power. An American Tragedy

Soldats noirs de la Guerre de Sécession

L’auteur interroge ainsi les grands classiques d’un roman national convenu, décortique chaque élément de l’Histoire (noire) américaine pièce à pièce, ce drame fondateur si connu et pourtant méconnu, mal compris, mal enseigné, quasiment toujours bâclé. Ainsi de l’étude de la guerre de Sécession par les élèves et les étudiants, noirs en particulier, mais aussi de l’enseignement de cette guerre aux élèves et aux étudiants, noirs en particulier – n’étaient quelques grands chercheurs et enseignants. À ce drame fondateur, Coates associe souvent (sans s’y attarder car tel n’est pas son propos) celui de l’appropriation des terres indiennes et de l’exclusion des Amérindiens du monde états-unien. Selon lui, l’Histoire brise le mythe, d’où sa forclusion par Hollywood, la littérature, l’école, l’université, le Congrès. Il s’agit pour Coates de passer de toute urgence de la protestation à la production – de savoir, de données, de pensée.

Tantôt découragé tantôt s’autorisant à croire en ces États-Unis qui ont élu un Obama, le jeune Ta-Nehisi Coates, récemment sorti de la rue puis de la précarité, aboutit à la conclusion selon laquelle si ce dernier est président, il est celui de l’Amérique noire de Malcolm X. Ce président noir qui se voulait l’homme du consensus, de la négation des divisions de race et de classe eut en face de lui l’Amérique du « Black is beautiful », de l’affirmation de soi et de l’entreprise, du black business, black entertainment, du hip hop, de l’élégance morale et de la vision. D’où vient que cette Amérique et Coates sont fiers d’Obama, et désenchantés.

Cette volonté et ce désir d’Obama d’unir autour de lui une majorité politique de démocrates, de républicains et d’autres si affinités, et ce en dépit de la relégation de la minorité noire, n’ont pas servi son programme de réformes. Pire, ces dernières ont été systématiquement bloquées par la majorité tant recherchée. Pire encore : en dépit du fait qu’il s’est coulé dans le moule de président de la respectabilité politique (pas noir, pas militant, pas plus Démocrate que ça), Obama n’en a pas moins été perçu par la droite « blanche » et l’Alt Right comme un président noir. Ainsi son élection a-t-elle bel et bien précipité la radicalisation anti-Obama d’une partie de l’électorat et de ses représentants politiques, intensifié et affirmé leur racisme, désormais à ciel ouvert.

Ta-Nehisi Coates, We Were Eight Years in Power. An American Tragedy

Certificat de naissance de Barack Obama

L’été 2015, le candidat Trump gagnait les faveurs d’un certain monde républicain habile à jouer de la misogynie, de sentiments anti-arabes, anti-musulmans, xénophobes, anti-immigrants, anti-establishment, populistes, suprémacistes. Mais, en 2012 déjà, il avait relancé avec succès la campagne d’intox initiée en 2004 et connue sous le nom de « birhterism »: Obama (Barack, prénom musulman !) n’était pas citoyen américain, n’était pas né aux États-Unis, était africain, kényan, philippin, indonésien… N’était pas éligible, était un fraudeur, un escroc…

Et pourtant, explique Coates, la présidence Obama a sans doute été une « bonne présidence noire » (« good negro government »), pas pire qu’une autre, une présidence américaine correcte. Le prix à payer en fut Trump, « le premier président blanc » selon Coates : quand les Noirs qui font de la politique prouvent qu’ils en sont aussi capables que n’importe quel autre personnage politique américain, qu’ils font le même genre de bon travail, c’est-à-dire le travail attendu par le monde politique de Washington, des États membres et de la Bourse, alors cette éclatante démonstration, nationale et internationale, de la compétence d’un Noir, cette démonstration devient dangereuse. Doit être délégitimée. Et les Noirs remis à leur place. Ce dont Donald Trump aurait été chargé en tant que président de « La Rédemption ». Ce livre est donc la chronique des années d’équilibrisme d’un Obama dansant sur le fil du rasoir de l’Histoire américaine, et de ses retours de bâton, voire de fouet : An American Tragedy.

Initialement écrits pour The Atlantic, ces articles sont, et c’est un autre aspect de l’intérêt de cette lecture, précédés de pages écrites à l’heure de leur transformation en livre – pages réflexives et méditatives d’un auteur qui prend ainsi du recul et la parole dans et sur son récit, celui d’un éternel recommencement. Ces pages, qui se veulent à la fois une autocritique et un autoportrait, parlent alors d’un jeune Noir autodidacte et fauché, fils d’un membre des Black Panthers au temps de leur activisme national, en rupture de scolarité mais passionné par les livres, contribuant cahin-caha à plusieurs journaux, de qualité, ou pas. Jusqu’à soudain, à peine la trentaine venue, devenir une célébrité volontiers reçue à la Maison Blanche, le chouchou des intellectuels et l’objet de violentes attaques d’une certaine gauche noire américaine – avec sa critique racialiste de la société américaine, Coates ignorerait la dimension capitaliste de ce système d’oppression, dont il se contenterait.

Ta-Nehisi Coates, We Were Eight Years in Power. An American Tragedy

W.E.B. Dubois, en 1911 © Addison N. Scurlock

Pour Coates, les hauts et les bas de cette soudaine célébrité, ces cahots et ce chaos, ce malaise et ses joies – marié à Kenyatta Matthews et heureux en famille – sont source de questions, de mises en question et d’inspiration, d’où son blog, son livre à son fils, ses retraites, ces pages pour recolorer d’autres pages.

Avec Coates, c’est comme une relève de James Baldwin – grand écrivain, pensée chatoyante, écriture cinglante et majestueuse. Certes, Ta-Nehisi Coates s’enferme parfois dans des paradoxes et des simplifications discutables, mais pas seulement. Ainsi, quel écrivain américain a su établir le parallèle entre la mise en esclavage des Africains et l’appropriation des terres autochtones sur lesquelles ces derniers ont travaillé pour la plus grande richesse des États-Unis d’Amérique ? Coates simplifie puis élargit, raffine, fait voir la trame des choses, tire des fils, brode, fait des jours, de la haute couture. Du grand art.

Un cœur blessé et une pensée sévère nous font revenir sur la perpétuation de ces siècles américains de solitude noire. Entre rigueur et chagrin, la lecture se poursuit à bas bruit une fois le livre refermé.

Nelcya Delanoë

À la Une du n° 51

La carte des livres