Modiano, une vallée familière

« Le regard fixé sur ce feuillage, il se laissait bercer par lui. » La phrase est anodine en apparence, comme souvent les composants des romans de Modiano. Elle se trouve au milieu du récit, peu importe la page exacte. Détournons-la, imaginons que ce « il », c’est nous, les lecteurs, le regard fixé sur les pages, bercés, emportés en quelques mots, ne sachant plus si c’est le jour, la nuit, si je dors, si je rêve, si je lis, si le XXe siècle est passé. La magie opère, intacte, à chaque début de chapitre de Chevreuse, qui paraît ce 7 octobre, comme dans Villa Triste ou Dora Bruder. Chez Modiano, le romanesque est à son comble parce qu’il est ainsi : réduit à son plus simple appareil.


Patrick Modiano, Chevreuse. Gallimard, 157 p., 18 €


À l’origine il y a un mot, plus exactement un nom, un son, Chevreuse. Un nom qui n’est pas d’abord associé à un lieu, ni à une vallée, mais au souvenir même, à un air, une chanson, un rêve, un trouble, un début de bobine qui se dévide dans une semi-confusion, depuis cinquante ans au moins.

Quelques pages plus loin, surgit l’ombre de la duchesse de Chevreuse, qui figure dans les Mémoires du cardinal de Retz. La pelote de la vie et celle de la littérature se mêlent, s’alimentent, la laine semble la même. Puis c’est la ville de Chevreuse, la vraie : l’écrivain ne l’a pas arpentée, mais elle lui évoque la rue du Docteur-Kurzenne, située non loin, et liée à son enfance et à celle de son narrateur, Bosmans, son frère de lettres. La rue figure déjà dans son œuvre – « lecteur, semble-t-il chuchoter, plonge dans mes récits précédents ».

Chevreuse, de Patrick Modiano : une vallée familière

Patrick Modiano (2017) © Francesca Mantovani/Gallimard

L’enquête commence, fondée sur cet étrange mélange de flou et de détails. Le narrateur erre dans sa mémoire, l’auteur erre dans la mémoire de sa mémoire, son œuvre, reliant des spectres, et toujours des noms, des prénoms, des prête-noms. Dans Chevreuse, ces noms propres sont presque plus nombreux que les noms communs. Les chercheurs ont peut-être déjà réalisé l’expérience chez Modiano comme ils l’ont réalisée chez Racine : le nombre de mots utilisé par l’écrivain est réduit. Le vocabulaire est contenu, simple, classique. Les mêmes verbes, les mêmes substantifs, les mêmes adjectifs reviennent, suivant différentes combinatoires. L’écrivain est économe, il répète et reprend comme en musique ; son œuvre est une ronde, elle tourne, hypnotise, endort.

« Hibernation », « somnambule », « désaffecté », « calme » : tout un registre de l’assoupissement nourrit ce Chevreuse, comme si la ville, Paris et sa banlieue, était dormante, immense réserve d’impressions, d’aperçus, de souvenirs que le narrateur croyait éteints et que viennent réveiller les noms, pourtant flottants eux aussi.

Quels qu’ils soient, ce sont eux qui permettent au récit de rebondir, de creuser, d’avancer puis soudain de revenir en arrière, de douter. Au sein du livre et d’un livre à l’autre de Modiano, ils se font écho. Ils tissent un « réseau », une « toile », autant de termes qui reviennent sans cesse sous la plume de l’écrivain. Beaucoup sonnent faux et semblent en carton-pâte : Michel de Gama ou Michel Degamat ?

Dans le monde réel de Modiano, celui de son enfance, et dans son monde rêvé, celui de son œuvre, les gens ont des noms instables, changeants, inventés. Souvent invraisemblables, ils sont à la fois drôles et sérieux. René-Marco, Martine Hayward, M. Heriford, Rose-Marie Krawell… : français, anglais, italien mêlent leurs consonances ; l’Europe s’y rassemble, avec quelques échos venus du Nouveau Monde, l’Amérique du Sud, et quelques-uns venus de l’ancien monde juif.

Là encore, en 2021, dans Chevreuse, comme sous du papier carbone, la Seconde Guerre mondiale n’en finit pas d’apparaître, comme un point qui rétrécit mais refuse de mourir. Deux ou trois mots suffisent : « rafle », « perquisitions ».

Lointains, les personnages de Modiano n’ont pas de visage. Ils ont des gestes, une allure ; ils dégagent une aura, et cette aura suffit à provoquer le mystère. Ils ont ou ils avaient une profession officielle qui souvent sert à les immuniser : comptable, propriétaire d’hôtel (de passe ?), diplomate, c’est-à-dire agent double. Ils n’apparaissent jamais frontalement mais au fond d’un vestibule, protégés, présentés par un tiers, une gouvernante, un associé.

Ils sont interlopes : « peu recommandables », « se sont connus en prison », « étranges ». Ils sont tellement énigmatiques, et depuis si longtemps dans l’esprit de Modiano qui n’en finit pas de les ranimer, que lui-même en sourit. Il y a dans ce Chevreuse une dimension parodique légère et sucrée, une conscience amusée de l’écrivain qui se met en scène, reprenant un maillage qui ne cesse de s’effilocher. Sa mémoire et son œuvre sont comme l’ouvrage de Pénélope : elles défont ce qu’elles ont fait la veille, dans le roman précédent.

Chevreuse, de Patrick Modiano : une vallée familière

Sans titre © Jean-Luc Bertini

L’écrivain a vieilli, ses doubles aussi, mais il a ce don, cet art de repriser, récrire, se copier, lancer les perches de romans à venir et rattraper celles de ses récits passés. Lisez les titres qu’il propose page 73, ils annoncent des romans qui n’auront pas lieu, ils sont délicieusement démodés et usés, et instaurent une complicité résignée avec les lecteurs. Plus loin passe un « brave garçon », nouveau clin d’œil. Rarement un écrivain aura joué autant sur l’impression de déjà-vu et émoussé la surprise. Les calques se superposent, on ne sait pas s’ils éclairent le dessin ou s’ils le rendent plus opaque. Où est l’original ?

Rien n’est jamais établi ni résolu parce que l’écrivain ne le souhaite pas. Résoudre serait mourir. Tout est suspendu, même le suspens. La tension tremble, à deux doigts d’exploser. L’espace est resserré mais les distances sont brouillées. Et le temps ? On ne compte pas le nombre de montres-bracelets, de montres à multiples cadrans, de pendules, de boussoles à cadre argenté qui jalonnent Chevreuse, elles ont presque plus de présence que les êtres à qui elles appartiennent. L’écrivain confond sans cesse l’imparfait et le passé simple avec le plus-que-parfait, appuyant le sentiment d’une antériorité qui insiste.

C’est extraordinaire. Modiano est né en 1945, la guerre est achevée mais chez lui elle vient de naître. Il écrit Chevreuse en 2021 et il appuie encore sa recherche sur un Auteuil 15.28, un numéro de téléphone archaïque, qui, dans son récit, devient un numéro à 7 chiffres, presque plus obsolète encore. L’histoire s’obstine, le XXIe siècle l’indiffère.

Les années de l’enfance sont indélébiles. Le très jeune Modiano est toujours là, qui regarde les grandes personnes comme des êtres douteux, louches, à la réalité suspecte. « On est de son enfance comme on est d’un pays », écrit cet homme qui s’entête, multiplie les variations sur un thème.

Les romans de Modiano sont brefs, ils excèdent rarement 150, 160 pages. Pourtant ils sont lents, très peu modernes en cela ; ils marchent au rythme des Gymnopédies d’Erik Satie et contredisent toutes les règles que donnerait un atelier d’écriture. Chevreuse est une enquête qui ne mène nulle part, qui bute sur la reconnaissance sans jamais ouvrir à la connaissance. Le jeu de piste tient à un fil de plus en plus ténu, mais il séduit, nonchalant, filant comme un rêve au réveil, un opium.


En attendant Nadeau a rendu compte des deux précédents romans de Patrick Modiano : Encre sympathique et Souvenirs dormants.
Lire aussi le compte-rendu de Norbert Czarny en suivant ce lien.