Suspense (12)

Conte meurtrier avec arachnide

Fred Vargas, Quand sort la recluse, Flammarion

Fred Vargas © Astrid di Crollalanza

Le commissaire Adamsberg, « plus venteux et ondoyant que jamais » – ce qui va peut-être de soi puisqu’il rentre d’un séjour en Islande arrosé au brennivín –, se penche une nouvelle fois dans Quand sort la recluse, de Fred Vargas, sur de bizarres énigmes : le décès dans la région languedocienne de vieux messieurs mordus par une araignée dont le venin n’est pourtant jamais fatal.


Fred Vargas, Quand sort la recluse. Flammarion, 479 p., 21 €


Ces morts étranges, que l’entourage professionnel du commissaire se refuse d’abord à croire autres que naturelles, fournissent à Fred Vargas le mystère sur lequel son personnage fétiche va pouvoir rêvasser, ruminer et divaguer. Car telles sont les méthodes d’élucidation qu’il utilise, loin devant le travail de collecte et d’analyse pourtant imposé par son activité.

C’est d’ailleurs le caractère insaisissable de Jean-Baptiste Adamsberg, manifeste dans son « regard inconsistant et [son] sourire vague », qui a fait de lui le héros de la petite dizaine de bestsellers que Fred Vargas lui a consacrée depuis 1991. Mais le commissaire est moins flou qu’il n’y paraît, et, si l’exercice de la rationalité ne semble pas sa qualité principale, c’est qu’il fait plutôt preuve, comme ce serait le cas d’un bon psychanalyste, d’une attention flottante ou, comme ce serait celui d’un bon analysant, d’un certain talent pour l’association libre. Et de recluses en recluses suivant les dérives de la langue, il parviendra à la solution.

Fred Vargas, Quand sort la recluse, Flammarion

En effet, dans la dernière livraison de ses aventures, les « recluses » sont le nom de ces araignées prétendument tueuses de vieillards, avant de renvoyer, au fil des pages, aux recluses du Moyen Âge ou d’aujourd’hui enfermées de leur « plein » gré ou séquestrées par leur famille ou des étrangers. Cette fécondité des mots qui s’ouvrent à plusieurs sens et permettent de voyager dans l’histoire (Vargas fut un temps archéologue médiéviste) est typique de l’auteure, et constitue le pendant dans la langue des fluctuations du commissaire Adamsberg et de son enquête.

Si le rythme un peu divagant participe au charme des « rompols » de Fred Vargas (un terme qu’elle reprend à une abréviation utilisée en librairie), l’aspect fantasque qu’introduisent son ironie légère et sa fausse naïveté y est également pour beaucoup. Ainsi le héros est-il entouré de personnages tout d’une pièce, munis de roman en roman d’une particularité physique ou d’un trait de caractère drolatique qui les « typifie » agréablement. Les dialogues, eux, peuvent être à la fois farfelus et savants, créant une jolie tension entre grande culture et littéralité du quotidien. Quant au monde français décrit, socialement et géographiquement, que ce soit celui de Paris ou de la province, il a le réalisme irréaliste d’un film de Julien Duvivier.

Bref, Quand sort la recluse se balade, parfois un peu trop longuement, sur ses pattes légères, comme la Loxosceles rufescens, (nom savant de l’arachnide vargasien), et nous balade avec elle dans un assez piquant conte meurtrier.

Claude Grimal

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