Marioupol : un passé qui n’existe pas

Ukraine

La chercheuse ukrainienne Irina Malyshko prépare un livre sur l’histoire de sa famille, étroitement liée à la ville de Marioupol – l’un des objectifs majeurs de l’armée russe dans la guerre menée à l’Ukraine, aujourd’hui détruite à 90 %, et totalement occupée. Dans ce texte inédit, Irina Malyshko restitue l’histoire complexe de cette cité, point de rencontre de multiples diasporas.

Je ne suis ni écrivaine ni historienne, je suis docteure habilitée à diriger des recherches en philosophie des sciences, mais la guerre m’a obligée à écrire. Tout a commencé en 2014, à Donetsk, quand cette guerre s’est trouvée sur mon chemin. Cette année-là, j’ai quitté ma ville natale et commencé une vie de « displaced person » : sans maison, sans famille, changeant d’appartement, de ville, et finalement de pays. Un jour, ma mère m’a dit : « Dans la famille, chaque génération débute dans la vie avec une chaise et une valise ». Portée à la réflexion grâce à ma profession, j’ai été amenée à me demander : « Pourquoi moi ? » et à faire la lumière sur le passé de ma famille, de ma région, de mon pays.

Marioupol : un passé qui n’existe pas, par Irina Malyshko

À Marioupol © Irina Malyshko

Je savais que mes racines venaient de Marioupol et de ses environs, et que mes ancêtres ukrainiens, allemands et grecs s’étaient retrouvés sur les rives de la mer d’Azov en tant que « displaced persons ». Certains s’y sont installés volontairement, d’autres y ont été déplacés de force à la fin du XVIIIe siècle. Je savais que mes ancêtres ukrainiens et allemands avaient planté des forêts dans la steppe de la région de la mer d’Azov, et que mon arrière-grand-père grec possédait une petite usine de poissons non loin de Marioupol. Mes connaissances sur l’histoire de ma famille s’arrêtaient là. Mon ignorance avait ses raisons : à l’époque soviétique, trois de mes arrière-grands-pères ont été victimes des répressions. Dans la famille, on gardait le silence sur le passé.

Néanmoins, grâce aux efforts de mes grands-mères, certaines archives familiales comprenant des documents, des photos et des lettres remontant à plus de cent ans ont été conservées. Parmi ces documents, certains ont survécu à trois guerres, à la révolution de 1917 et à deux occupations. Grâce au dévouement de ma mère, ces archives ont été transportées en 2014 de la ville occupée de Donetsk à mon domicile à Kyïv. Après avoir étudié ces papiers et ces lettres, j’ai voyagé sur les lieux de cette histoire familiale. Je me suis rendue plusieurs fois à Marioupol (devenue ma deuxième résidence après l’occupation de Donetsk). J’ai traversé des villages grecs, des villages de pêcheurs du bord de la mer d’Azov, des plantations forestières de la steppe, d’anciens villages allemands. J’ai étudié le passé à travers le présent, un présent qui, après le 24 février 2022, est devenu Histoire.

Depuis le début de l’agression russe de 2022, la plupart des villes de l’est de l’Ukraine ont été réduites en ruines. De nombreuses localités liées à mon histoire familiale sont détruites. La ville de Marioupol elle-même est détruite. Au-delà de l’horreur de la tragédie de cette guerre et de la mort de milliers de personnes, ce désastre culturel n’a pas encore fait l’objet d’une prise de conscience pleine et entière. Pour entrouvrir le voile des ténèbres qui se sont abattues sur nous, il me faut faire un bref excursus historique dans le passé.

La marque distinctive de tout empire est l’expansion, autrement dit la conquête de nouveaux territoires. De ce point de vue, l’Empire russe ne s’est guère différencié des autres ; il en a même surpassé beaucoup. Après avoir « amassé » de nouvelles terres à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle et les avoir ensuite qualifiées de « russes », le gouvernement russe a été confronté à un grave problème : les nouvelles terres ne rapportaient pas les revenus escomptés (sinon, pourquoi les avoir annexées ?). Elles manquaient tout bonnement de contribuables. Le manque de population constituait surtout un problème dans les vastes territoires des steppes des régions de la mer d’Azov et de la mer Noire, autrefois désignées par le terme de « Plaine sauvage ».

On peine aujourd’hui à se figurer que, du XIIIe siècle jusqu’au milieu du XVIIIe siècle quasiment, de vastes territoires des régions actuelles de Kherson, Dnipro, Zaporijjia, Mykolaïv, Kirovohrad, Odessa et Donetsk (c’est-à-dire un tiers du territoire ukrainien actuel) étaient des steppes sauvages sans fin, où l’on croisait peu d’habitations et où les voyageurs constituaient des proies faciles pour les Tatars. En l’absence de routes, on trouvait de simples sentiers foulés par des animaux herbivores, appelés en ukrainien shlyakhi, et en tatar sakma.

Après l’annexion de la péninsule de Crimée par l’Empire russe en 1783, le khanat de Crimée cessa définitivement d’exister et il devint possible de s’installer sans danger dans les zones de steppe. Un peu plus tôt, en 1775, Catherine II avait liquidé la Sitch des Zaporogues, faisant disparaitre ces autres maitres des steppes qu’étaient les Cosaques zaporogues. Le gouvernement tsariste, désormais seul et unique maitre souverain des steppes, suivit les préceptes de Catherine exhortant la noblesse à « faire pulluler le peuple sur nos vastes terres désertes » et lança un programme de colonisation sans précédent, en mobilisant des moyens colossaux, dont le trésor des Cosaques zaporogues saisi après la liquidation de la Sitch.

Marioupol : un passé qui n’existe pas, par Irina Malyshko

À Marioupol © Irina Malyshko

Les terres annexées furent désignées par le terme de « Novorossiya » (« Nouvelle Russie ») et le prince Potemkine de Tauride en devint le gouverneur. Après diverses transformations, cette Novorossiya fut divisée en trois provinces : la province de Tauride, centrée autour de Simferopol, couvrait les anciennes terres du khanat de Crimée, y compris la péninsule de Crimée ; la province de Kherson comprenait les palankas (unités administratives et territoriales) de la Sitch des Zaporogues de la rive droite du Dniepr ; la province de Iekaterinoslav (aujourd’hui Dnipro), comprenait les palankas de la rive gauche de la Sitch des Zaporogues, notamment la palanka de Kalmious, centrée autour de l’avant-poste cosaque de Kalmious (Domakha). C’est sur le site de cet avant-poste cosaque que la ville de Marioupol a été fondée en 1780, par des Grecs qui, sur ordre de Catherine II, furent déplacés de la Crimée à la « Plaine sauvage ». Le nom de la ville vient de celui d’un sanctuaire qui était le centre de la communauté chrétienne de Crimée à l’époque du Khanat de Crimée : la gorge de Mariam-Dere (la gorge de Marie).

En venant s’installer sur les rives de la mer d’Azov, ces Grecs déplacés ont apporté avec eux, non seulement les traditions de Crimée, mais aussi les objets sacrés chrétiens [1] conservés en Crimée depuis l’époque de Byzance. Marioupol devint l’héritière de l’histoire chrétienne millénaire de la péninsule de Crimée. Le déplacement des Grecs et des autres chrétiens de Crimée dans les steppes des régions de la mer d’Azov fut orchestré par l’illustre vainqueur des Alpes, le généralissime Souvorov. Le déplacement des chrétiens de Crimée hors de la péninsule se fit selon la tradition, sous un noble prétexte, non pas encore celui la défense de la langue russe, mais celui de la protection de la foi orthodoxe face au joug musulman. Le prince Potemkine distribua ensuite avec largesse aux nobles russes les terres des colonies de Crimée laissées derrière eux par les Grecs.

Marioupol devint le chef-lieu du district de Marioupol de la province de Iekaterinoslav. Le district était notamment composé d’un secteur grec, d’un secteur mennonite, d’un secteur de colons allemands et d’un secteur en partie peuplé de colons juifs.

Allemands et Mennonites étaient invités dans les régions inhabitées de la steppe dans une perspective d’« inoculation culturelle » : grâce à eux, le gouvernement russe espérait diffuser les technologies progressistes européennes dans ses nouvelles terres. Les Juifs, ayant quitté le territoire de la Pologne après l’effondrement de la Rzeczpospolita, furent installés dans les régions de la steppe, ce qui les conduisit à pratiquer l’agriculture ; les Polonais y furent installés après le soulèvement de libération de la Pologne.

Grecs, Juifs, Bulgares, Valaques, Moldaves, Monténégrins, Géorgiens, Arméniens, Albanais, Bulgares, Polonais : on trouvait de la place pour tous dans cette région. Les conditions étaient difficiles. Il fallait labourer les champs, cultiver des jardins, creuser des puits à la recherche de nouvelles sources, planter les premières forêts artificielles et fonder de nouveaux villages avec des églises orthodoxes, des temples allemands et des synagogues juives.

En dépit de ces difficultés, ces régions ont été peuplées rapidement. La mer d’Azov était réputée depuis longtemps pour ses ressources en poissons, dont l’esturgeon ou le béluga. Le tchernoziom (l’humus) de la côte de la mer d’Azov offrait de généreuses récoltes de céréales, qui étaient acheminées vers les Pays baltes grâce au port de Marioupol. Citons l’exemple de Peter Rieger, un Allemand de Marioupol, qui put constituer son capital de départ grâce à la vente de céréales, avant de créer la cinquième plus grande compagnie maritime de l’Empire russe. Le commerce du blé dur fit venir des marchands italiens de Gênes. Toute une diaspora italienne s’installa à Marioupol ; une usine de pâtes y fut même fondée. Les échanges et le commerce attirèrent aussi la population juive. Avant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs représentaient 15 % de la population de la ville ; il y avait trois synagogues dans la ville.

Dans les environs de Marioupol, les villages ukrainiens, grecs, allemands, juifs et bulgares conservaient leur particularisme culturel et leur langue maternelle. Cette palette multiculturelle a commencé à s’étioler après la révolution de 1917, mais elle s’est maintenue jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Il faut dire que les populations vivant dans et autour de Marioupol auraient pu rivaliser pour savoir qui avait le destin le plus tragique.

Marioupol : un passé qui n’existe pas, par Irina Malyshko

À Marioupol © Irina Malyshko

La guerre civile de 1919-1920 décima les Allemands et les Juifs. Même les Mennonites durent, contrairement à leurs règles religieuses, prendre les armes pour la première fois de leur histoire. La collectivisation ruina les villages ukrainiens, allemands, grecs ou autres. Les famines de 1921-1923 et de 1930-1933 ne firent pas de distinction entre les nationalités. Les vagues de répression du NKVD concernant les Polonais, les Bulgares et les Grecs visaient principalement les hommes en âge de procréer. Dans chaque village grec, se trouvent des monuments avec les noms de centaines de personnes fusillées sous la terreur stalinienne. Tous les Allemands de la région ont été déportés au Kazakhstan en 1941, juste avant le déclenchement de la guerre. Les Juifs ont péri au cours de la Shoah.

Le rôle de gardien de cette riche mémoire historique multiculturelle revint à la ville de Marioupol et à son centre, avec ses constructions grecques à un étage, son hôtel Continental fondé par le marchand italien Tommaso à l’angle des rues Iekaterininskaya et Kharlampievskaya, avec la célèbre maison de l’avocat Youriev, et celle, plus célèbre encore, du médecin Gamper. Avec ses jolis noms de rues : rue « des Italiens », « des Grecs », rue « du Métropolite », rue « Saint-Georges »…

Cette ville n’existe plus. À la suite des frappes aériennes de l’armée russe, l’hôtel Continental a été détruit, la maison de l’avocat Youriev n’existe plus, la maison Gamper n’existe plus. Les anciennes petites maisons grecques à un étage avec leur nombreuses fenêtres, reliées entre elles par les fameux portails en forme d’arc de Marioupol, sont détruites. Ce n’est pas seulement une ville qui est perdue à jamais, irrévocablement, c’est un monde entier qui est détruit, une immense strate multiculturelle de l’histoire qui est perdue. Il nous faut encore collectivement prendre conscience de l’ampleur de la catastrophe. De même que je dois encore prendre conscience de la perte de mon passé et l’accepter.

L’histoire se répète. Malheureusement, non comme une farce, mais comme une tragédie plus grande encore.

Dans les environs de Marioupol, près du village grec de Mangoush, se dresse une menorah, à l’endroit où, selon les diverses estimations, entre 8 000 et 16 000 Juifs ont été fusillés en 1942. En 2022, de nouveau près de Mangoush, les autorités d’occupation russes ont fait creuser une grande fosse commune pour les habitants morts de Marioupol. Le nombre exact de morts ne peut être établi. Selon des estimations préliminaires, plus de 22 000 personnes ont péri à Marioupol en 2022 à la suite de l’agression russe.

Traduit du russe par David Novarina


1. Ils furent majoritairement détruits après la révolution de 1917. À l’époque soviétique, les édifices religieux de Marioupol furent détruits. Une icône en relief de Saint-Georges, d’origine byzantine et datant du milieu du XIe siècle, est aujourd’hui conservée dans la collection du musée des Beaux-Arts de Kyïv.
Les photographies accompagnant cet article ont été prises entre 2017 et 2019 par Irina Malyshko, dans le vieux quartier de Marioupol, aujourd’hui rasé.
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