Histoires et colonisations. Des récits de la conquête aux héritages postcoloniaux, le nouveau livre d’Emmanuelle Saada, constitue une somme incontournable pour qui s’intéresse aux colonisations, en des temps où les débats sur ce sujet ne manquent pas dans l’actualité la plus contemporaine.
On ne présente plus Emmanuelle Saada, professeure et directrice du département de français à la Columbia University de New York. On ne la présente plus car son premier livre, Les enfants de la colonie (La Découverte, 2007), avait fait date et ouvert la voie à une série de travaux, qu’il s’agisse de ceux de Violaine Tisseau (Être métis en Imerina (Madagascar) aux XIXe-XXe siècles, Karthala, 2017), d’Owen White (Children of the French Empire: Miscegenation and Colonial Society in French West Africa, 1895-1960, Oxford University Press, 1999), du très récent La question métisse (Basto, Blum, Boulanger et Mourre (dir.), La question métisse et ses avatars contemporains, Karthala, 2026) ou encore du projet belge « Résolution-métis », qui vise à rendre justice aux métis.ses sacrifié.es aux logiques impériales. L’État belge a été condamné pour crime contre l’humanité à propos des enfants métis enlevés à leur mère. En France, la question des restitutions a fait l’objet d’une loi-cadre, promulguée le 9 mai 2026 et « relative à la restitution de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite ». Les appropriations illicites n’ont certes pas manqué dans les pays colonisés. La question des restitutions fait d’ailleurs partie de la question plus large des réparations qu’Emmanuelle Saada aborde en conclusion.
En des temps aussi où colonialité, décolonialité et postcolonialité sont des concepts qui font partie de notre paysage, sans qu’ils soient toujours employés avec la rigueur nécessaire, Emmanuelle Saada en retrace la genèse tout en les situant dans une toile historique plus large. Le courant décolonial, porté d’abord par des intellectuels latino-américains, aspire à un monde « polycentrique » après cinq siècles de monocentrisme européen, une Europe qui, depuis la conquête de l’Amérique, a imposé ses codes et ses lois, et dont le colonialisme à proprement parler n’est qu’une des phases historiques.
En des temps aussi où, à l’envers du tout colonial, certains, tels les historiens indiens, relativisent l’effet colonial sur des sociétés qui ont aussi su résister ou garder leur identité, leur agentivité. Cet aspect est d’ailleurs très présent dans le livre, sans pour autant que soit niée l’existence de multiples formes d’intermédiations, pour ne pas employer le terme trop connoté de collaboration. Est aussi analysé ce qu’on pourrait appeler l’effet retour, « l’effet boomerang », c’est-à-dire ce que fait la colonisation aux sociétés colonisatrices. Le nazisme a-t-il des origines coloniales ? Ou la violence coloniale n’a-t-elle pas fait école dans les pratiques policières et les répressions comme celle intervenue le 17 octobre 1961 à Paris, ou les plus contemporaines ? Les agents coloniaux, de retour en métropole, n’y ont-ils pas appliqué les mêmes méthodes, en particulier dans la « gestion » des populations immigrées ?

On peut voir dans la façon dont on traite ces dernières, dans le racisme à leur égard, une reproduction des relations sociales coloniales. Emmanuelle Saada élabore une véritable histoire des colonisations, au pluriel, et ce pluriel est important, chaque colonisation s’inspirant néanmoins des autres. Il est peut-être d’autant plus important dans un pays comme la France où l’Algérie a longtemps dominé le paysage médiatique. Elle produit cette histoire par son historiographie et l’analyse des grands courants de pensée qui l’ont traversée. Il est donc question d’historiographie mais, comme Emmanuelle Saada le souligne à juste titre, histoire et historiographie vont de pair, l’historiographie dit l’histoire et en ce sens ce livre est aussi une histoire des colonisations, une histoire des pratiques coloniales, à travers les débats auxquels les colonisations ont donné lieu.
Il s’agit, comme elle l’écrit de « comprendre l’histoire des colonisations à travers la manière dont elle a été faite ». C’est en effet l’historiographie qui dit l’histoire telle que nous la comprenons. Et cette historiographie évolue avec le temps, ce que retrace avec une grande érudition ce livre. Car il est nourri de références très anciennes et/ou très contemporaines, donnant à voir les évolutions de la compréhension et de l’analyse des colonisations, avant et après le « tournant colonial » des années 1990. Il s’articule autour des mots-clés de la colonisation : découvrir, conquérir, coloniser, connaître, dominer, exploiter, gouverner.
Un dernier chapitre concerne les décolonisations. Ce livre s’inscrit dans la longue durée, qu’il s’agisse des dits premier et second empires coloniaux, et dans une très large géographie des empires modernes, mettant ainsi en évidence les grands tournants historiographiques du milieu du vingtième siècle jusqu’aux années 1990 et suivantes où les colonisations et leur analyse prennent une place centrale dans le champ de l’histoire, avec des travaux qui font date comme par exemple ceux de Frederick Cooper ou de Camille Lefebvre, souvent cités à juste titre. Ou aussi des textes plus militants comme ceux d’Aimé Césaire ou de Frantz Fanon. Dans le premier chapitre du livre, intitulé « Écrire l’histoire des colonisations », Emmanuelle Saada s’attarde sur trois exemples : Les États-Unis, Israël et l’Irlande, mais dans le reste du volume elle ne privilégie pas un empire en particulier, même si les empires espagnol, britannique et français se taillent la part du lion. Néanmoins, l’empire portugais – quoique l’historiographie lusophone soit absente pour des raisons évidentes de langue –, l’empire belge et l’empire allemand y sont aussi présents, un peu plus à la marge peut-être. Et ce sont les références à Ann-Laura Stoler qui renvoient à l’empire néerlandais.
Dans le premier chapitre, il est question des empires russe, chinois, moghol et ottoman, qui, ne constituant pas le cœur du livre, pourraient nourrir, et nous le souhaitons, une deuxième étude. Toujours est-il qu’Emmanuelle Saada ne prend pas parti mais rend compte d’analyses parfois contradictoires, s’abstenant généralement de les juger. En ce sens, son livre peut être lu à différents niveaux et de différentes manières, par des publics différents. Il peut être lu comme une somme bibliographique de premier plan, il peut être lu comme une histoire de la discipline historique, il peut être lu comme une brillante synthèse d’histoires coloniales. Il peut être lu par des étudiants qui se confrontent pour la première fois à l’histoire coloniale mais aussi par des spécialistes de cette histoire qui y reconnaitront ce qu’ils connaissent mais découvriront aussi beaucoup de références et d’analyses au-delà de leurs objets. Ils pourront ainsi situer leurs propres travaux dans un contexte plus large. On en recommande donc vivement la lecture, qui permet également de mieux comprendre les fortes empreintes coloniales dans nos sociétés contemporaines, traces souvent délétères malgré les décolonisations ; de mieux comprendre les ruptures et les continuités.
