« Une histoire à hauteur de délire »

Avec À en perdre la raison, Raphaël Gallien montre que les archives des institutions asilaires ne nourrissent pas seulement une histoire de la psychiatrie mais constituent également un formidable observatoire pour penser l’histoire de Madagascar, grâce à l’analyse au plus près des délires des colons et des colonisés, qui donne à voir les subjectivités en situation coloniale. L’historien se livre notamment à une passionnante analyse des traces de l’insurrection de 1947.

Raphaël Gallien | À en perdre la raison. Folies et colonisation à Madagascar. La Découverte, coll. « À la source », 224 p., 20,50 €

De ce territoire plus vaste que l’Hexagone, l’une des plus importantes colonies de l’Empire français (1897-1960), il est rarement question. Raphaël Gallien, lorsqu’il débarque en 2019 dans l’hôpital psychiatrique d’Anjanamasina dont il découvre qu’il est le premier construit par les colons français, en 1912 (le célèbre HP de Blida en Algérie ne datant que de 1937), n’est pas moins ignorant. Il est aussi porté par une lecture trop commune du psychiatre antillais Frantz Fanon selon laquelle l’institution psychiatrique est une arme de la colonisation.

Mais l’historien doit commencer, avec certains personnels de l’hôpital actuel, par rassembler, classer, décrire les milliers de dossiers individuels, constituer les archives de cette institution avant de partir à la rencontre des grands invisibles de l’histoire du XXe siècle, les fous coloniaux.

Ce travail d’archivage devient la première étape de sa recherche et lui impose de se perdre dans les archives et non d’y chercher ce qu’il voulait y trouver – reconduire la thèse d’après laquelle la psychiatrie fut l’allié de la politique de domination des sujets coloniaux. Cette méthodologie subie oblige le jeune historien à penser à partir de centaines de cas. De là une écriture formidablement vivante qui, plutôt que de se glisser dans les pas des soignants (dont la majorité étaient d’ailleurs malgaches), s’engouffre dans la vie des femmes et des hommes interné·es. L’un des premiers constats est que, à la différence de la situation en Europe, les femmes sont très largement minoritaires dans la population hospitalisée à Anjanamasina.

Gallien ouvre ces dossiers pour y lire non les archives de la psychiatrie – l’objet principal de son enquête n’est pas la vie à l’intérieur de l’institution ni les pratiques thérapeutiques, même s’il consacre des pages intéressantes à la contention – mais les traces des délires. En effet, comment lire ces milliers de pages sans se faire happer par les archives, sans les réduire à une accumulation esthétisée de vies, sans en rogner les singularités pour en élaborer une énième et anachronique lecture de surplomb.

Chemin de fer en construction à Tamatave (Madagascar, début du XXᵉ siècle) © Gallica/BnF

Raphaël Gallien n’a pas cédé à ces facilités et il décide de repartir du régime de savoir qui constitue ces sujets en fous « pour observer ce qui s’y invente, en déborde, et finalement participe de l’historicité d’une société ». Son matériel est ainsi constitué des délires soit écrits par les patients soit transcrits par les soignants ; l’historien les considère comme l’un des lieux de l’histoire, « à partir duquel l’inextricable […] rattache les souffrances psychiques aux régimes affectifs d’un temps donné et à l’historicité de la subjectivité elle-même ».

Le livre révèle ainsi une incroyable histoire du Madagascar colonial à travers les délires très divers des interné·es. C’est d’autant plus réussi que les dossiers étudiés sont à la fois ceux des colonisés et des colons, « des notables aux plus pauvres », et que Gallien a accepté de se risquer, produisant « une histoire peut-être plus fébrile, voire inquiète vis-à-vis d’elle-même ». L’historien ne craint donc pas de reproduire les portraits de certain·es. Choix discutable que l’auteur justifie doublement : cette reproduction est respectueuse des lois malgaches et françaises et ne pas y procéder serait renforcer un peu plus l’invisibilisation déjà subie par ces personnes.

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Raphaël Gallien sait bien que ces deux éléments ne sont pas suffisants et il se livre à une analyse qui, à nos yeux, justifie davantage la publication de quelques portraits pour y voir d’autres traces, d’autres formes de subjectivisation. « Elles se distinguent de la somme de portraits au visage impassible, droit, les bras le long du corps, en laissant affleurer des traces de vie qui ne se laissent pas entièrement clore par l’internement. » Parmi ces visages de femmes et d’hommes, certains ont un sourire léger ou ironique, d’autres « s’imposent avec une intensité singulière et le sourire fait glisser le portrait au-delà de l’économie visuelle attendue ». Ils résistent à la neutralisation qu’impose l’hospitalisation.

En faisant du délire à la fois sa source et un objet d’histoire, Gallien nous initie au Madagascar colonial. Il y a ceux, des Malgaches, qui se prennent pour des rois – rien d’étonnant, la question du pouvoir royal n’est pas à Madagascar un souvenir d’avant la colonisation, la monarchie habite l’imaginaire social, génère des pratiques. Il y a d’autres Malgaches qui sont hantés par les innovations techniques (le train et les automobiles, bien sûr, mais aussi les avions). Il y a chez certains colons des délires paranoïaques ou de rapprochement d’avec les colonisés qui tiennent moins à des situations individuelles qu’à la peur que l’administration coloniale française chancelle, qu’ils perdent leur position. Pour ces Européens, « les colonies ne sont plus qu’un mirage », écrivent les médecins.

Mais l’une des grandes qualités de l’analyse de l’auteur est qu’il ne cherche pas à reconsidérer les diagnostics (dans de nombreux cas, il n’y en a d’ailleurs pas) ; l’historien insiste sur le caractère « opaque » de certains délires dans des termes qui font écho à la pensée d’Édouard Glissant. « Il s’agit moins d’expliquer que de tenir ces formes de délire dans leur opacité propre. Ces figures ne produisent ni récits stabilisés ni discours formalisés, mais elles ne sont pas pour autant dépourvues de subjectivité. Ce qu’elles donnent à voir, ce sont des manières d’habiter le monde. Se tenir à leur hauteur, c’est accepter l’existence de ces zones intraduisibles, non par déficit, mais en raison de la configuration même de leurs modes d’être et de l’époque qui les appréhende. »

Tout au long de son enquête, Raphaël Gallien est attentif à ces oubliés de l’histoire et se refuse à parler à leur place. À propos de l’insurrection de 1947, habité par l’usage répressif qui fut fait en URSS des hôpitaux psychiatriques, Gallien s’attendait en archivant les dossiers individuels à voir apparaître en 1947 et dans les années suivantes des cas « politiques ». Or, les dissidents sont rares. L’historien note : « Rien ne permet d’étayer une telle lecture. Ces archives donnent plutôt à voir un établissement poreux aux secousses du dehors, traversé par les peurs et les désajustements qui affectent l’ensemble de la société. Les trajectoires qui s’y déposent relèvent d’un enchevêtrement de crises ordinaires, familiales et villageoises tout autant que politiques et économiques, dont l’asile devient un point de chute plus ou moins provisoire. »

Cette enquête est d’une rigueur qui n’est pas seulement scientifique : elle propose d’écrire le passé avec les voix de celles et ceux qui ont été mis au silence, de faire d’eux les acteurs de l’histoire coloniale. « Les délires ne sont pas seulement commissionnés dans la situation coloniale : ils en sont une modalité d’existence. » Voilà une intéressante et stimulante manière de renouveler l’histoire de la psychiatrie coloniale.