Spectres de l’empire

L’histoire philosophique a mauvaise presse, et c’est bien regrettable. Qu’on le veuille ou non, la discipline historique a constamment recours à des concepts qui qualifient l’orientation du devenir des sociétés étudiées. Ces notions charrient avec elles une philosophie de l’histoire implicite que les historien.nes entérinent par défaut lorsqu’ils négligent de les soumettre à un examen critique. Le concept de sécularisation en offre un exemple éclatant. Affecté d’un signe positif, on le comprend habituellement comme ce mouvement par lequel les peuples d’Occident se sont émancipés de la tutelle obscurantiste des Églises chrétiennes pour accéder à l’autonomie et à la maîtrise raisonnée d’eux-mêmes. Les choses ne sont peut-être pas aussi simples.


Mohamad Amer Meziane, Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation. La Découverte, 346 p., 22 €


Toute la force du livre de Mohamad Amer Meziane, Des empires sous la terre, découle de son choix d’aborder ce mouvement de l’extérieur, afin d’en déployer des implications qui demeurent invisibles à un point de vue situé à l’intérieur, tributaire des mythologies auto-justificatrices de la domination occidentale. Ce déplacement a pour effet de bousculer quelques certitudes et de redessiner le découpage convenu de problèmes supposés distincts. À la lumière de la confrontation de l’Occident avec l’islam au cours du XIXe siècle, le processus de sécularisation apparaît comme inséparable d’une tension vers l’expansion coloniale, d’un partage racial qui subordonne les populations indigènes aux Occidentaux en fonction de leur religion musulmane, d’une métamorphose presque invisible des identités chrétiennes et d’une exploitation des ressources fossiles qui alimente la croissance industrielle européenne.

Des empires sous la terre, de Mohamad Amer Meziane

Affiche de l’exposition du centenaire de la conquête de l’Algérie (1930) © CC0 Paris Musées / Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais

Le titre retenu par l’éditeur met en avant ce dernier point, pour des raisons commerciales évidentes. Toutefois, c’est bien la solidarité des différents aspects d’un même nœud problématique qui importe avant tout. Plusieurs travaux ont rendu sensible ces dernières années le rapport entre la constitution coloniale du monde contemporain et la pente qui mène au désastre écologique actuel – en dernier lieu, ceux de Malcom Ferdinand. La nouveauté du propos provient ici de la prééminence accordée dans ce dispositif au réaménagement des rapports entre religion et politique.

Les trois premiers chapitres, qui mettent en évidence la façon dont l’histoire coloniale française en Afrique du Nord a constitué un laboratoire de l’État laïc et de l’universalisme républicain, auraient largement suffi à constituer un ouvrage détonnant et particulièrement utile dans le contexte actuel. Cependant, dans le but d’établir la généralité du phénomène, les chapitres suivants associent à ce tableau les cas anglais et allemand. Il va sans dire que les particularités de l’histoire nord-américaine auraient également pu y trouver place. Les amateurs d’analyses historiques fines regretteront que les différents épisodes évoqués soient le plus souvent réduits à une épure, illustrée par l’examen de quelques textes cruciaux. Le plus urgent pour l’auteur semble avoir été d’établir la solidarité des thèmes qu’il met en série et la place qu’y tient le facteur religieux, généralement occulté chez les penseurs de la question coloniale tels que Frantz Fanon ou Edward Saïd.

Des empires sous la terre, de Mohamad Amer Meziane

« Portrait d’un membre de la campagne d’Egypte » par André Dutertre (entre 1798 et 1801) © CC0 Paris Musées / musée Carnavalet

Puissamment énoncée dès les premières pages, la thèse peut faire l’effet d’une claque ou d’un grand bol d’eau fraîche jeté au visage. Le choc est d’autant plus fort que Mohamad Amer Meziane prend pour acquis les résultats obtenus par des auteurs importants et très peu lus en France, comme Talal Asad (Genealogies of Religion. Discipline and Reasons of Power in Christianity and Islam, Johns Hopkins University Press, 1993) ou Gil Anidjar (Sémites. Religion, race et politique en Occident chrétien, Le Bord de l’eau, 2016). Son apport le plus original tient à la formulation du concept d’impérialité – soit, la persistance de tendances impériales après la disparition de la réalité d’un empire unifiant le monde chrétien. L’embardée napoléonienne, l’accaparement de la planète par les puissances européennes à la fin du XIXe siècle ou l’émergence du IIIe Reich ne sont pas des accidents incongrus au sein d’une tendance générale à la constitution d’États-nations aux frontières stables. Ces pulsions expansionnistes révèlent au contraire la permanence d’un spectre qui ne cesse de revenir et ne parvient jamais à son accomplissement.

La démonstration prend pour point de départ l’expédition d’Égypte. Cet épisode exotique de la Révolution française, dont la mémoire collective retient surtout le volet scientifique et l’ascension de Bonaparte, est également marqué par une déclaration inattendue du conquérant qui affirme professer la religion du peuple conquis. À travers cette instrumentalisation tactique de la religion se dévoile la posture nouvelle d’un État administrateur des cultes, indifférent à la vérité des dogmes, mais soucieux d’assigner les populations qu’il domine à une pratique religieuse codifiée. Que celle-ci soit musulmane en Afrique du Nord, catholique ou juive en France, le mode de gouvernement est en effet identique. Il est peut-être exagéré d’affirmer que l’expérimentation égyptienne a été indispensable à cette mutation, mais il est indéniable qu’elle en a constitué le front pionnier.

Des empires sous la terre, de Mohamad Amer Meziane

Le cardinal Lavigerie scelle l’alliance des catholiques avec la IIIe République à Alger, en 1890. Sa mort dans « Le Petit Journal » © Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

La campagne d’Égypte indique aussi le terrain sur lequel s’est ensuite déployée l’impérialité française après l’échec de la conquête impériale européenne, dans la conquête de l’Algérie à partir de 1830. La philosophie de l’histoire d’auteurs républicains comme Michelet ou Edgar Quinet présente l’État laïque, dans une veine hégélienne, comme réalisation du christianisme sur terre, doté d’une portée universelle qui le destine à séculariser l’islam. De la monarchie de Juillet à la Troisième République, l’œuvre coloniale n’a en effet cessé de vanter les « bienfaits de la civilisation » qu’elle apportait, que ce fût par l’industrie, sous l’égide des saint-simoniens, ou par la laïcisation de l’éducation. Si le ralliement des catholiques français à la république se noue à Alger en 1890, les musulmans restent cependant exclus du pacte laïque. La tolérance religieuse, prônée par prudence sous Bonaparte, s’est rapidement muée en doctrine de la séparation. Réputés impossibles à convertir au christianisme, les indigènes d’Algérie sont qualifiés par la religion qui leur est assignée, quand bien même ils se feraient chrétiens. Ils sont ainsi constitués par l’État colonial en une race qui n’a pas à se nommer, et ils se trouvent exclus pour cette raison de la citoyenneté française. L’égalité promise leur est aussitôt déniée.

Le chapitre consacré à la captation des ressources du sous-sol a pour intérêt de restituer la place qu’y ont tenue les ambitions impériales des nations européennes, alors que ce récit est habituellement dominé par le seul capitalisme industriel. En revanche, il n’est pas certain qu’il soit nécessaire d’ajouter un spécimen aux multiples désignations de l’âge géologique défini par cette perturbation de la Terre (en l’occurrence, le « Sécularocène »). La sécularisation a pris des visages très différents au Royaume-Uni et en Allemagne. On observe dans les deux cas une unification nationale du protestantisme autour d’un évangélisme libéral, débarrassé des principaux dogmes, qui prétend réaliser l’essence du christianisme et se politise au profit d’ambitions coloniales. Les pages consacrées aux propos de l’orientaliste pangermaniste Paul Anton de Lagarde sont particulièrement intéressantes. On y découvre un geste comparable à l’opération menée par la France en Afrique du Nord. Présentés comme « sémites », les juifs sont associés aux Arabes, décrits comme une nation étrangère à l’Occident qui doit être détruite en tant que telle, par l’assimilation ou l’émigration.

Ce résumé rapide permet tout juste d’entrevoir la richesse et la diversité des sujets qui sont abordés et associés dans ce livre aussi foisonnant qu’exigeant. On comprend en conclusion qu’il est destiné à être redoublé par un second ouvrage plus conceptuel dans lequel le dialogue avec Hegel sera mené ouvertement. L’exposé d’une philosophie de l’histoire qu’on y découvrira devrait offrir des prises plus fermes pour discuter les thèses avancées dans Des empires sous la terre.

Des empires sous la terre, de Mohamad Amer Meziane

Sans remettre en cause l’articulation de ses questionnements, un point appelle toutefois quelques précisions. Au fil du livre, Mohamad Amer Meziane lance en passant diverses références au Moyen Âge, en évoquant les croisades, l’imaginaire prophétique, Joachim de Fiore ou un « empire médiéval » dont la teneur n’est pas clairement définie. La correction qui s’impose conduit moins à contester la thèse défendue qu’à l’étendre plus en amont. Qu’est-ce en effet qu’un empire, sinon la réalisation sur terre d’un pouvoir sacré qui prétend englober l’ensemble du monde connu dans les limites des forces militaires disponibles ?

À l’aune de cette définition, l’Empire romain est la seule forme impériale effective qui ait durablement structuré une partie de l’Europe, dont la résurgence carolingienne du IXe siècle a constitué l’ultime avatar. Quelles qu’en soient les formes, l’« empire médiéval » qui lui succède était déjà un spectre. L’empire germanique qui se reconstitue au Xe siècle dans les régions non romanisées est d’abord tourné vers l’Est, et, malgré ses ambitions répétées, ne parvient jamais à intégrer en son sein l’Italie. La notion d’impérialité est parfaitement adaptée pour qualifier les prétentions de l’Église issue de la révolution papale du XIe siècle à se poser en héritière de l’Empire romain, sans pouvoir évidemment assumer la direction militaire des opérations. Ce sont précisément les croisades menées contre l’islam à partir de 1095 qui permettent à la papauté d’imposer temporairement sa suprématie sur les guerriers d’Occident.

Le spectre de l’impérialité travaille non seulement l’empire germanique mais aussi les royaumes qui se constituent à l’Ouest. Si les rois de France hésitent à revendiquer la couronne impériale, ce sont souvent leurs frères qui cèdent à la tentation. Mais l’impérialité royale se révèle avant tout dans l’affirmation de la valeur universelle que reçoit, depuis le XIIIe siècle, la construction d’un royaume aux frontières closes. De la revendication du titre de « très chrétien » par Philippe le Bel (c’est-à-dire, plus chrétien que les autres) jusqu’au mythe du « pays des droits de l’homme », la France n’a cessé de brandir cette prétention à l’universalité, dont l’absurdité finit par crever les yeux au fil du temps. La crispation contemporaine sur ces questions donne sans doute une indication que cette illusion d’exceptionnalité est en train de s’éteindre, dans d’ultimes convulsions pathétiques.