Avec L’émancipation par le travail, Guillaume Gourgues, Michel Lallement et Éline Vivet-Maladry réactivent la mémoire d’une communauté de travail fondée en 1941 à Valence. Dense, informé et d’un grand intérêt, leur ouvrage explore une utopie surprenante et nourrit la réflexion contemporaine sur la construction d’alternatives.
La « conjoncture fluide » (Michel Dobry) qui prévaut en France de 1943 à 1946 ouvre un champ des possibles qu’investissent, à différentes échelles, tant le programme du Conseil national de la Résistance que des « utopies concrètes » dans certaines entreprises. Au nombre d’entre elles, la « communauté de travail » initiée par Marcel Barbu, fabricant de boitiers étanches pour montres principalement destinés aux usines Lip, et devenue, dans la clandestinité, un appui logistique du maquis du Vercors. Ce fervent catholique entend assurer « la primauté du travail sur le capital » pour en faire autre chose qu’une aliénation et une exploitation et contribuer à l’avènement de la « totalité harmonieuse ». C’est ainsique les auteurs de L’émancipation par le travail choisissent de se focaliser sur l’acmé de cette expérience à la fois politique, sociale, économique, morale et juridique qu’a été la décennie 1943-1953.
La communauté dotée d’une « Règle » s’organise alors selon les principes de propriété commune et de démocratie interne, supposant la participation collective à l’élaboration de toutes les décisions, l’élection à tous les niveaux de responsabilités et le principe d’unanimité. La volonté d’intégrer toutes les dimensions de la vie humaine dans un « vivre ensemble » décloisonne les sphères du privé et du professionnel, de l’entreprise et du territoire, via des groupes de quartier, des « groupes spirituels » – catholiques, protestants, humanistes et rationalistes dès lors que la plupart des « compagnons » et « compagnes » sont étrangers aux valeurs religieuses initiales –, et des équipes sociales et culturelles dont les activités, déployées sur le temps de travail, sont rémunérées. Du moins sans clôture : l’engagement politique et syndical, majoritairement cégétiste, est vivement encouragé, et l’habitat, indépendant de la communauté, dispersé dans tout Valence.

Le productivisme inhérent aux exigences de la reconstruction se traduit par l’adhésion de Marcel Barbu puis de son successeur communiste Marcel Mermoz à une logique de rationalisation du travail via l’introduction de la méthode Bedaux en 1946, Boimondau s’affirmant alors comme un laboratoire d’expérimentation intensive du taylorisme. Elle a pour contrepartie un modèle inédit de rémunération du travail qui tient compte de l’efficacité productive mais également des engagements extraprofessionnels au service de la communauté, qu’il s’agisse des groupes évoqués plus haut ou des activités domestiques effectuées par les femmes. Si leur reconnaissance par le truchement d’une rémunération monétaire témoigne d’une vision naturaliste des sexes, majoritaire chez les « compagnons » quoique à moindre titre chez leurs « compagnes », elle n’en constitue pas moins une prise en compte alors peu commune de ce que l’on qualifie aujourd’hui de travail reproductif.
Les utopies concrètes perdent en vigueur comme en originalité quand se referme la fenêtre d’opportunité ayant permis leur émergence. Boimondau passe « d’une grammaire de l’expérimentation à une grammaire de la norme » en devenant SCOP (société coopérative et participative) en 1952. La rémunération de la « valeur humaine » disparaît en 1953, terme de l’ouvrage à ce titre, et la coopérative normalisée est mise en liquidation en 1971. Les auteurs se refusent toutefois à lier cet échec final aux seules limites de Boimondau en matière de productivité dans un système qui se libéralise et ils soulignent le poids de son « impossible politique ». Marcel Barbu, brièvement député de la Drôme à l’Assemblée constituante, ne parvient pas à faire adopter une loi encadrant ces « communautés de travail » – une cinquantaine dans les années 1950. Soutenu par de rares élus MRP qui croient y voir une modalité d’un compromis de classe auquel ils aspirent, il doit à son hostilité pour le financement de l’école privée de devenir la bête noire de la majorité de ce parti et n’est guère soutenu par le Parti communiste alors engagé dans des chantiers d’une tout autre envergure dont la Sécurité sociale. Ce qui n’empêche pas que les liens noués ultérieurement avec l’Office international des réfugiés vaudront à Boimondau de devenir la cible d’un « maccarthysme à la française ».
Cette entreprise à plus d’un titre hors du commun ayant constitué une référence importante pour plusieurs grands noms de la sociologie du travail comme pour les coopératives des années 1950 n’a cependant pas joui de la même postérité mémorielle que Lip, alors que ses pratiques autogestionnaires furent sensiblement plus effectives. En réactivant la mémoire de cette « expérience tangible de déstabilisation par le bas de ce que le mode de régulation économique dominant tient pour acquis », en permettant « d’identifier des fronts de lutte et d’innovation », les auteurs disent d’entrée de jeu avoir voulu nourrir l’indispensable réflexion contemporaine sur la construction d’alternatives. Le très grand intérêt suscité chez nous par cette lecture s’accompagne dans cette perspective de questions politiques relatives aux difficultés voire aux impasses suscitées par les changements d’échelle et les surdéterminations macro-politiques et économiques.
