Réjouissant ouvrage que celui de Minayo Nasiali, cette historienne américaine venue vivre à Marseille en 2007-2008 pour se plonger dans ses multiples archives, mais aussi pour tenter de saisir un peu de cette si singulière atmosphère phocéenne. Car c’est une histoire urbaine par le bas, une histoire populaire qu’elle nous propose en faisant de ses habitants le véritable objet de son enquête. La version originale de Marseille ville-providence. Citoyenneté, race et vie quotidienne depuis 1945 a paru en 2016. Dix ans plus tard, en voici la traduction française.
Derrière ce titre un peu austère se cache une étude qui fait la part belle à l’expertise de celles et ceux qui habitent Marseille et aux nombreuses lettres qu’a exhumées l’historienne, à l’image de celle écrite par Nicolas I. en octobre 1960 : « Je suis père de deux enfants, dix-huit mois et quatre mois. J’habite dans un hôtel, dans une petite chambre vraiment petite pour quatre personnes. Nous faisons la cuisine sur un réchaud à alcool et nous n’avons pas de chauffage. Voyez Messieurs dans quelle situation nous sommes […] Je suis désespéré ». Le projet de Minayo Nasiali entend – à partir de la question du logement qui se pose de manière aigüe à Marseille au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avec la destruction de quartiers entiers – interroger l’histoire contemporaine de la protection sociale des habitantes et habitants.
La chercheuse remarque que les travaux en sciences sociales, qui montrent que les fonctionnaires d’État adoptent à partir de 1945 des politiques garantissant au mieux les droits fondamentaux (à commencer par celui du logement), ne s’intéressent pas aux raisons de l’importance qu’ont prise ces derniers ni aux raisons qui ont généré cette centralité. Chercheuse défendant une histoire sociale, non seulement cette impasse lui semble dommageable pour quiconque ambitionne d’appréhender l’histoire de la France contemporaine, mais elle relève aussi que ces travaux passent sous silence les nombreux débats qui ont traversé la société française quant à la définition des droits sociaux.
Minayo Nasiali répare cet oubli en montrant que, au-delà des fonctionnaires de l’État et des réseaux d’élites expertes, « les gens ordinaires jouent un rôle crucial en contribuant à bâtir la citoyenneté dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Les gens ordinaires ne se contentent pas de réagir et de se conformer aux nouveaux logements une fois qu’ils emménagent dans de grands ensembles dès la fin des années 1950, mais ils font partie intégrante du dialogue post-Libération sur la définition des aides sociales ». C’est le cas des collectifs de squatters que l’historienne étudie longuement.

La finesse de l’analyse proposée tient à la méthodologie adoptée : l’autrice choisit une approche locale pour étudier ces questions de logement et de tous les droits qui s’y rattachent. L’étude examine ainsi le terrain local en tant que lieu dynamique d’interactions et de médiations entre gens ordinaires et autorités gouvernementales, que ce soit à l’échelle municipale, régionale, nationale. L’autre grand intérêt de cet ouvrage est qu’il étudie ces points sans négliger qu’en 1945 la France est encore un empire colonial et que l’analyse de la modernisation et des aides sociales de l’après-guerre est étroitement liée à cet aspect des choses.
Des recherches ont insisté ces dernières années sur le fait que certains modes de gouvernement et de gestion des populations avaient été expérimentés dans les colonies avant d’être importés en France métropolitaine. Avec le cas de Marseille, ville portuaire, ouverte sur le monde, Nasiali nuance le propos et a de belles pages sur la manière dont à cette époque « des personnes venant de toutes parts de l’empire colonial se sont impliquées dans le projet de gestion et de modernisation de la population ». L’historienne montre aussi comment, par la suite, lorsque cette question du droit au logement a été négligée par l’État, ce sont ces mêmes actrices et acteurs qui se sont mobilisés et qui ont fondé des collectifs locaux.
Marseille ville-providence est ainsi une étude qui reprend et renouvelle la fameuse histoire de la vie quotidienne, celle que Michel de Certeau appelait de ses vœux. La chercheuse, prudemment, a sollicité la voix des habitants mais elle a aussi dépouillé les archives des associations locales, travail long et ingrat mais qui produit des résultats passionnants. Ne pas « cibler » une population particulière, « le groupe des immigrés », a été d’autant plus efficace pour montrer l’importance que jouent les habitants dans la construction de l’État-nation. Et, contrairement à ce qui est énoncé partout, à savoir des « phénomènes d’altérisation en France », la chercheuse met en évidence qu’il existe bien une « sphère publique » et que son existence est acquise car façonnée par l’histoire de l’après-guerre.
À celles et ceux qui trouveront que la thèse développée est très « optimiste », nous recommandons très fortement la lecture de la seconde partie de l’enquête et notamment de la manière dont la promotion de la citoyenneté a progressivement exclu des habitants, à commencer par les « jeunes » pauvres et racisés vivant dans certains espaces ; dans les quartiers, au motif de l’universalisme, tout un ensemble de mesures visant à imposer une forme de citoyenneté a rejoué des rapports de pouvoir coloniaux. Minayo Nasiali pointe remarquablement que des manières d’habiter Marseille non conformes aux attentes des pouvoirs publics étatiques ont été perçues comme hostiles et criminalisées. Cette approche spatiale, « par la carte », est remarquable car elle souligne combien notre « sphère publique » a été rognée de sa partie post-coloniale, privant beaucoup d’habitants des droits fondamentaux pourtant repensés au lendemain de 1945, avec ce qu’on nomma alors, non sans raison, la « sécurité » sociale.
