Les découpeurs surréalistes

Au début des années 1920, les surréalistes ont inventé le découpage des journaux pour en faire jaillir des poèmes. Surréaliste dans l’histoire du surréalisme (comme aurait dit Breton), Georges Sebbag dévoile, dans Collagistes surréalistes, ce qui environnait les manchettes de journaux prélevées par Aragon, Leiris, Péret, Fraenkel, plus tardivement Picasso, pour dire ce qui, plus ou moins de biais, guidait leurs ciseaux.

Georges Sebbag | Collagistes surréalistes. Aragon, Leiris, Péret, Fraenkel, Picasso. Mars 1920 – décembre 1935. Jean-Michel Place, 224 p., 27 €

On se souvient peut-être que, dans L’imprononçable jour de sa mort (Jean-Michel Place, 1989), Georges Sebbag avait décrypté une lettre-collage que Breton avait envoyée à son ami Jacques Vaché, prophétisant sa mort par l’entremise de manchettes de journaux. Il avait retrouvé, par exemple, le journal L’Heure du 20 juin 1918 où Breton avait découpé le titre, et uniquement le titre, d’un articulet, « Petit Courrier des Lettres et des Arts ». Sebbag avait publié ledit articulet. Ici, rien cette fois de tragique. Mais la méthode reste la même : une patience méticuleuse de détective et des heures passées à la Bibliothèque nationale et sur des sites d’archives de journaux pour retrouver les sources.

Le livre, divisé en autant de chapitres que de collagistes (Fraenkel et Picasso sont réunis), est plutôt un manuel où tout est fait pour qu’on ne se perde pas dans ce dédale. On peut simplement regretter que matériellement le livre ne s’ouvre pas avec facilité, car d’une page à l’autre on passe du document à sa transcription, de sa transcription au commentaire, etc. Une gymnastique « lectorielle » facilitée par des aplats de couleur dont bénéficient Aragon d’une part, partiellement Fraenkel et Picasso de l’autre, mais pas Leiris ni Péret, on en ignore la raison. Contentons-nous du premier, dont la vivacité d’esprit, en ces temps-là, frisait la voltige. Et transcrivons un de ses poèmes-découpages (en admettant, comme Sebbag, que Palais de la musique en soit le titre) :

« Mz 221. Dramatik », Kurt Schwitters (1921) © CC0/WikiCommons

L’homme qui fait pleuvoir
Était dégoûté de la vie
sous les yeux de sa femme
toute nue aux prises
avec les rayons mystérieux
Ils évoqueront
Paris
ses monuments et ses fleurs
Les ruptures tragiques
sont en danger
Le plus grand triomphe
coule au large
féerie amoureuse
coule au large
dans une chambre en feu
au milieu d’un très joli parc
ravissante villa
son rêve
recherché pour assassinat
On peut admirer
l’eau de source
sans se tuer
dans un terrain vague
Deux morts,
arrêtés par la neige

Les majuscules sont ici aléatoires, Aragon n’hésitant pas à prendre un titre (en lettres capitales) pour en faire un vers ou même un fragment de vers. Page suivante, Sebbag reproduit les articles dont Aragon s’est servi pour « écrire » son poème. Nous n’en sommes pas encore au « poème tout fait » qui aura, un après-guerre plus tard, les faveurs de Stanislas Rodanski, mais il ouvre la voie. Quelques fragments sont sur aplat couleur gris-marron tout comme la une complète du journal (précisément appelé Le Journal !) où Aragon a planté ses ciseaux. Georges Sebbag y ajoute des commentaires brefs, la plupart historiques, soit sur le cheminement d’Aragon, soit sur l’événement rapporté dans le journal. Il en ressort qu’il faudra attendre 1948 et le poème de Breton Sur la route de San Romano pour apprendre que « l’acte de poésie et l’acte d’amour sont incompatibles avec la lecture du journal à haute voix ». Mais il ressort également de cette pratique, de cet « acte de poésie », que non seulement les surréalistes ne vivaient pas hors du monde mais qu’ils aimaient jouer avec les échos que la presse en donnait.

D’autres surréalistes « de passage » sont à l’honneur : Théodore Fraenkel, condisciple de Breton au lycée Chaptal et Michel Leiris. Ce dernier n’a jamais renié le surréalisme, mais il a préféré rester à l’écart pour d’une part accomplir sa tâche d’ethnographe et d’autre part mener à son terme sa pratique de diariste. Son recueil Le point cardinal paraît au printemps 1927. Les recherches en profondeur du scaphandrier Sebbag révèlent que si typographiquement les poèmes-collages de Leiris ne reproduisent pas le journal d’origine, leur contenu est le résultat de découpages également opérés sur Le Journal ! Et Sebbag cite à propos ledit quotidien et son… journal intime (disponible aujourd’hui en Quarto Gallimard), faisant la part belle au ramasseur de ses rêves que fut aussi Leiris.

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Le quatrième larron de ce quintette expert en cisaillerie n’est autre que Benjamin Péret, « l’ami de toujours » de Breton. L’auteur de l’Anthologie de l’amour sublime se voit qualifié par Sebbag d’« amoureux immodéré », collages à l’appui. Certaines phrases découpées par Péret sont collées sur les pages d’un cahier d’écolier, d’autres sur une feuille blanche. Là encore, nous entrons dans l’univers du collagiste, dans son regard qui sélectionne un mot, un dessin sans négliger le contexte. La parole finale est donnée à Picasso, dont la pratique diffère quelque peu. On sait par ses Écrits (également publiés en Quarto Gallimard) qu’il maniait la plume aussi bien que le pinceau, le burin et autres outils à œuvrer plastiquement. Cette fois, ses collages se font sans colle et Picasso recopiait les fragments qu’il pillait, si l’on ose dire.

N’ayons crainte, même si son écriture rapide n’est pas illisible, Sebbag a pris soin d’en effectuer la transcription avant d’indiquer l’origine du larcin. Collagistes surréalistes est un ouvrage à manipuler autant qu’à lire, les renvois sont nombreux, et si la navigation n’est pas toujours commode, elle débouche toujours sur des paysages qui s’éclairent. Enfin, du même auteur, chez le même éditeur et tout aussi illustré mais d’une lecture linéaire, Le moment Documents confronte Georges Bataille, Michel Leiris et Carl Einstein à l’aube des années 1930. On y retrouve d’ailleurs le magazine L’Exploration et ses images difficilement supportables.

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