Comment écrire l’histoire d’une chose qui n’existait pas encore ? L’Histoire culturelle de l’IA dirigée par Alexandre Gefen veut arracher l’intelligence artificielle au mythe de sa naissance en 1956. Ce volume ample et généreux y parvient. Et il montre du même geste, parfois au-delà de son programme explicite, comment un nom fixé au milieu du XXᵉ siècle s’est fabriqué des millénaires d’ancêtres.
Pendant les vacances de Noël 1955, Herbert Simon rédige sur des cartes les composantes d’un programme, puis demande à Allen Newell, à sa femme, à ses enfants et à quelques étudiants d’en simuler le fonctionnement. À la rentrée, il annonce qu’ils ont créé, le temps des vacances, « un programme capable de penser ». Le Logic Theorist, censé simuler le raisonnement humain, aura donc d’abord été simulé par des humains : une famille jouant à la machine avant que la machine n’existe. La scène, racontée par Alban Leveau-Vallier et Pierre Cassou-Noguès, est l’une des plus belles de ce volume ; elle en contient aussi, en miniature, toute la difficulté.
Issu du projet de recherche CulturIA, ce livre collectif réunit, sous la direction d’Alexandre Gefen, des historiens des sciences, des philosophes, des informaticiens et des théoriciens des arts. L’ambition est affichée dès la préface : « réinstaller l’IA dans le temps long de la culture et de la science », contre le récit convenu qui fait de la conférence de Dartmouth, en 1956, la « scène primitive » du domaine, chronologie jugée « historiographiquement très insuffisante ». Car l’intelligence artificielle, écrit Alexandre Gefen, n’est pas seulement une technologie : elle est « un projet intellectuel ancien, un imaginaire culturel puissant, un objet esthétique récurrent ».
Le plan suit ce programme. Une première partie remonte les trois opérations qui ont préparé l’IA : mécaniser, formaliser, calculer. Une seconde retraverse le champ période par période, de la cybernétique aux modèles génératifs, chaque tranche d’années étant confiée à une voix différente. S’y ajoutent une trentaine d’encadrés dus à d’autres plumes encore, des chronologies et une iconographie abondante, des automates de Vaucanson aux gynoïdes contemporains, qui fait à elle seule une histoire des projections humaines sur les machines. Mais la table des matières dit moins que l’usage : on circule dans ce volume plus qu’on ne le lit d’un trait. C’est un atlas, et c’est là son meilleur régime.

Les découvertes y sont réelles. La généalogie d’« une idée de l’intelligence détachable de l’humain », élaborée simultanément dans la philosophie, les arts et les techniques, donne au projet sa colonne vertébrale. Avec Descartes, la mécanisation devient systématique, « incluant tout processus naturel, jusqu’aux fonctions cérébrales ». La crainte qu’elle suscite s’incarne aussitôt dans l’anecdote, fausse mais révélatrice, de la poupée mécanique, nommée Francine comme sa fille, que le philosophe aurait promenée en bateau : on jubile d’expliquer, et l’effroi d’être imité suit comme une ombre.
Vaucanson, lui, apparaît en expérimentateur : son automate, « transparent », cherche à « démontrer » plutôt qu’à « montrer ». Quant aux quatre archétypes que la fiction a stabilisés – « la machine servile, la machine créatrice, la machine rebelle, la machine miroir de l’humain » –, ils « structurent les cadres interprétatifs » dans lesquels nos technologies réelles sont ensuite comprises. Les meilleurs chapitres rendent ainsi visibles des relations qu’une histoire purement technique aurait écartées.
Reste la question que le volume pose sans cesse et ne tranche jamais : de quoi fait-on l’histoire lorsque l’objet n’existe pas encore ? Selon les chapitres, « IA » désigne une technique, un programme scientifique, un imaginaire, une opération intellectuelle ou une catégorie rétrospective. Le livre documente lui-même la fragilité du nom : pour Arthur Samuel, « le mot “artificiel” laisse penser qu’il y a quelque chose de bidon [phony] là-dedans » ; Newell et Simon préféraient parler de « traitement d’informations complexes » ; le même Newell finira pourtant par se ranger : « Chérissez le nom d’intelligence artificielle. C’est un bon nom. Comme tous les noms de champs scientifiques, il grandira jusqu’à devenir exactement ce que son champ en vient à signifier ». Le nom ne décrit pas un objet : il institue un champ, qui se choisira ensuite des ancêtres.
Or, sur ce point décisif, les contributeurs ne pratiquent pas la même histoire. Un chapitre peut titrer « 1955 : naissance officielle de l’intelligence artificielle » quand le suivant restitue les réticences des baptisés eux-mêmes. Les encadrés font volontiers du canard de Vaucanson une préfiguration et du Turc mécanique un ancêtre du test de Turing. Le chapitre « Formaliser » risque un rapprochement saisissant : la monade de Leibniz « peut apparaître philosophiquement comme l’anticipation de nos grands modèles de langage (LLM) ». Mais il le modalise ; et le même chapitre, honnêteté remarquable, renvoie ailleurs, pour un rapprochement voisin sur Hobbes, aux limites qu’un autre chapitre expose : « mais seulement partiellement ; voir le chapitre “Calculer” pour les limites de ce rapprochement ».
Et « Calculer », précisément, tient la ligne la plus résistante du volume : l’idée que raisonner, c’est calculer, chez Hobbes ou Leibniz, « ne peut pas être interprétée comme l’anticipation géniale de la logique formelle », « comme on l’a trop souvent fait » ; décrire le métier Jacquard « en termes de codage » « serait un anachronisme ». La tension est donc localement reconnue – le renvoi le prouve pour « Formaliser » –, mais le volume, qui s’ouvre sur une préface et ne se referme sur aucune conclusion générale, la laisse sans arbitrage. Préfiguration, généalogie, anticipation, filiation : ces mots, qui engagent des rapports au passé très différents, n’y sont jamais distingués en règle commune. Le problème vient moins d’une contradiction que d’une règle historiographique laissée implicite. Cette pluralité fait la réussite du livre, parce qu’elle produit de véritables trouvailles ; elle en marque aussi la limite, puisqu’elle abandonne au lecteur le soin de distinguer la filiation de l’analogie, et la généalogie de l’anachronisme.
Cette limite se resserre à mesure qu’on approche du présent. Le passé, dans ce volume, est instruit, textes, dates et contextes à l’appui, et constamment complexifié : c’est la grande vertu de l’ouvrage. Le présent, lui, tend à être constaté, résumé, moralement jugé. Jean-Gabriel Ganascia fait exception, qui relativise le récit canonique des « hivers de l’IA » en rappelant que les réseaux de neurones ont été « enterrés au moins trois fois », et ressuscités autant : en 1958, en 1986, en 2012. Mais les travailleurs du clic, qui rendent matériellement possibles les modèles contemporains, n’affleurent qu’aux marges – une légende de photographie : « Travailleurs du clic » – sans jamais devenir un mécanisme de cette histoire. Et lorsque le dernier chapitre illustre la première Église vouée au culte de l’IA d’une image « générée par Nano Banana et ChatGPT », le geste reste sans commentaire. Confier à l’objet du livre une partie de sa propre représentation aurait pourtant mérité d’être interrogé. Le volume analyse avec finesse la fabrication rétrospective des ancêtres de l’IA, mais beaucoup moins les dispositifs, les travailleurs et les choix qui fabriquent aujourd’hui son évidence.
La préface promettait d’éviter « le double écueil de la panique morale ou de la fascination béate ». Les toutes dernières pages – celles du chapitre de Maxime Derian, à qui l’absence de conclusion générale laisse de fait le dernier mot – quittent l’histoire pour l’élégie : les vers luisants dont la lueur s’efface sous « l’éclat cru des réverbères », puis « la lueur propre de l’humanité » qui risque « de s’éteindre doucement ». On mesure le chemin parcouru depuis la promesse liminaire. Il reste que cet atlas riche, polyphonique, abondamment illustré, mérite pleinement d’être lu et discuté, et qu’il rend un service durable : après lui, la phrase « l’IA a toujours existé, du Golem à ChatGPT » ne pourra plus être prononcée innocemment. C’est peut-être sa plus belle leçon, et elle vaut pour toute histoire à venir de l’intelligence artificielle : les ancêtres ne sont pas trouvés, ils sont institués.
