Un tableau magistral

À la fin d’octobre 1918, en pleins pourparlers d’armistice, le haut commandement allemand décide de lancer la flotte allemande à l’assaut de la flotte anglaise. Les marins de Kiel, écrit Anne Deffarges, qui publie Allemagne 1918-1923. Leçons d’une révolution fusillée, « refusent instinctivement de mourir pour rien » et se soulèvent.

Anne Deffarges | Allemagne 1918-1923. Leçons d’une révolution fusillée. Atlande, 432 p., 21 €

Les ouvriers, qui avaient déjà fait massivement grève en janvier 1918, se joignent à eux en déclenchant le 5 novembre la grève générale. Anne Deffarges souligne la portée gigantesque de ce départ de la révolution allemande. Au même moment, souligne-t-elle, « les soldats créent un conseil, le premier de la révolution allemande avec à sa tête un machiniste […] quelques heures plus tard, les ouvriers créent également leur conseil. […] l’ampleur du mouvement est telle que, le soir même, ces conseils deviennent l’autorité de la ville. Les matelots, les ouvrières et ouvriers […] comprennent qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. Ils ont désobéi à leurs officiers, les ont désarmés, des chauffeurs ont saboté les navires, les ouvriers bravé l’interdiction de faire grève. S’ils perdent ils sont perdus. Leur seul salut est que le mouvement aille de l’avant. Ne plus être des insurgés ou des déserteurs, mais renverser le pouvoir. Dès lors, la grève générale déclenchée et les conseils de soldats et d’ouvriers créés revêtent une portée nationale ».

La direction du puissant parti ouvrier social-démocrate (SPD) le comprend fort bien. Elle envoie à Kiel un de ses dirigeants, Gustav Noske. Pour quoi faire, « pour éteindre l’incendie », bref pour rétablir l’ordre ancien que les insurgés veulent liquider. Soldats et ouvriers révoltés pensent naïvement qu’il vient les soutenir et ils l’acclament. Selon Anne Deffarges, « Noske comprend que c’est de l’intérieur qu’il pourra le mieux freiner la révolte » et, en un jour, il se fait élire président du conseil des soldats de Kiel et nommer gouverneur de la ville, et « il œuvre à vider de son pouvoir le soviet ». Hitler, après avoir dissous le SPD en 1933, fera verser à Noske une retraite d’ancien ministre, bien méritée !

Révolution de novembre 1918 à Berlin : un groupe de soldats brandissant le drapeau rouge, le 9 novembre, à la porte de Brandebourg © CC-BY-SA-3.0/Bundesarchiv/WikiCommons

L’aspiration des ouvriers à prendre le pouvoir en main gagne des dizaines de villes. Ainsi « à Cologne, écrit Anne Deffarges, le conseil des ouvriers et soldats pilotait des comités chargés de la sécurité, du ravitaillement, du logement, de la démobilisation, de la presse, de l’hygiène et des transports. Pouvoir législatif et exécutif à la fois, il supervisait les chemins de fer, les postes et télécommunications, la police, les banques et le commandement militaire. Ce genre de conseils inquiétait les classes dirigeantes ».

À Kiel, au moment même où l’éphémère chancelier du Reich, Max von Baden, déclare : « Nous ne pouvons plus écraser la révolution, nous ne pouvons que l’étouffer », Noske tente de faire localement ce que le SPD majoritaire s’efforcera ensuite, sous la direction de son secrétaire général Friedrich Ebert nommé chancelier du Reich en novembre 1918, de mettre en œuvre à l’échelle du pays, pendant tous les soubresauts de la révolution, pour défendre l’État hérité de l’Allemagne impériale et son appareil civil et militaire. La politique de Noske à Kiel dessine déjà le cours général imposé à la révolution naissante par le SPD au pouvoir ; ce cours étouffera le mouvement révolutionnaire qui entraîne des millions d’hommes et de femmes et il préparera ainsi l’avènement du nazisme ; Hitler, dans la nuit du 8 au 9 novembre 1923, organise un putsch, certes prématuré, dont l’échec lui coûtera une peine de cinq ans de prison… il ne fera que neuf mois .

Après une litanie de grèves dont les ouvriers et les ouvrières ne parviennent pas à obtenir la généralisation, sauf, très brièvement, en mars 1920 contre le putsch de Kapp et Lüttwitz qui menace l’appareil des syndicats, le parti communiste soviétique, soucieux de rompre l’isolement dont souffre la révolution russe, décide fin août 1923 de préparer l’insurrection en Allemagne sous la conduite, évidemment, du jeune parti communiste allemand (KPD).

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Anne Deffarges conclut son tableau magistral des secousses révolutionnaires et de leur étouffement, souvent sanglant, par l’appareil de l’État sous la direction du parti social-démocrate, en soulignant : « La difficulté d’écrire cette révolution tient à plusieurs facteurs […] parmi lesquels les événements eux-mêmes : conjonction de la complexité politique (hésitations, scissions, recomposition des partis et organismes impliqués), de la disparité géographique (conséquence de l’unité incomplète, d’un développement inégal puis aussi des traités de paix) et de temporalités diverses (selon les villes et régions). Cela peut donner le sentiment d’avoir affaire non pas à une révolution, mais à des dizaines d’épisodes révolutionnaires et contre-révolutionnaires, mais, au-delà de la complexité des événements, l’absence d’une direction révolutionnaire sûre d’elle-même, volontaire, sachant où elle allait et par quelles voies, nuisit à leur lisibilité. Tous ces facteurs se conjuguent pour donner une impression de chaos, de bateau ivre sans capitaine ».

Sans capitaine, parce que l’état-major, soutenu par les dirigeants du parti social-démocrate, Ebert, Noske et autres, a, dès le 15 janvier 1919, assassiné les deux sociaux-démocrates de gauche Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, qui avaient, fin décembre 1918, fondé le petit mais vivace parti communiste, le KPD, pour donner une issue politique à la révolte de millions d’ouvriers et d’ouvrières. Anne Deffarges relève : « Ce double assassinat constitue, selon nombre d’historiens allemands, une césure dans l’histoire du pays », césure incontestable dans la mesure où la défaite sanglante, due à un ensemble de causes nullement inéluctables, de la révolution débouche sur la naissance du nazisme qui annonce la guerre mondiale.

 Un récit, donc, riche en sujets de réflexion et à lire !