Un massacre en Kabylie. Algérie, 1956, rédigé par Safia Kessas et Fabrice Riceputi et préfacé par Edwy Plenel, porte sur l’assassinat par trois compagnies de l’armée française de soixante-quinze Algériens, ainsi que, concomitamment à ces froides exécutions, sur des violences sexuelles infligées à de nombreuses femmes.
Dans un contexte international de revivalisme colonial désinhibé, de nombreux ouvrages, interventions et débats médiatiques croisant mémoires et histoire réexaminent les faits et les modalités de la violence coloniale qui a sévi en Algérie. Inscrites dans cet air du temps, certaines contributions et relectures de cette guerre, contestant la place accordée à la mémoire, soumettant la véracité des faits au seul usage des méthodes d’objectivation des sciences sociales à propos de situations qui leur paraissaient, dans leurs expressions du moment, dans leur violence débridée, incertaines, confuses, tendent à relativiser voire à instiller le doute sur les pratiques d’une répression ininterrompue depuis la conquête de l’Algérie.
Pourtant, la majorité des travaux ne font que restituer ce qui a été une féroce répression, déclinée sous différentes formes de violence ; et les rappels de quelques faits, certains occultés, d’autres minimisés, ne laissent aucun doute sur des réalités incontestables, si ce n’est sur les responsabilités précises des différents acteurs. Ces rappels cependant ont été mis en question lors de vives controverses concernant l’assimilation des massacres coloniaux aux Oradour-sur-Glane perpétrés par le nazisme.
Safia Kessas, journaliste et réalisatrice, recueillant la parole de son père sorti du silence à la fin de sa vie et qui ne s’était pas totalement libéré jusque-là des traumatismes du passé, a souhaité combler les vides, les non-dits, les amnésies rétrogrades d’une histoire qui ne cesse de faire valoir ses effets, autant à l’échelle des individus que des États ; elle s’est engagée dès lors, en compagnie de l’historien Fabrice Riceputi, à faire la lumière, à partir d’une enquête sociohistorique, sur le massacre longtemps occulté où une de ses tantes a perdu la vie.
Afin d’éclairer ce que les narratifs officiels présentent comme une opération de pacification, les auteurs ont mené, en dépit de nombreuses difficultés, une recherche exhaustive et précise. L’ouvrage se lit tout à la fois comme le résultat d’une enquête qui suit les prérequis d’un travail académique et comme une entreprise de dévoilement d’un crime contre l’humanité, également et surtout comme recherche de la vérité de ce qui a été caché, dans ce qui a été caractérisé pudiquement comme « événements ».
Sont ainsi mobilisées les connaissances écrites qui ont évoqué ou analysé les faits en question, notamment des travaux de sociologie universitaire et des ouvrages autobiographiques, de chercheurs et de militants nationalistes issus de la région, mais aussi des rapports de militants français indépendantistes (Denise et Robert Barrat, Algérie 1956. Livre blanc sur la répression, L’Aube, 2001) ; les auteurs n’ont négligé aucune piste, ni celle des militaires concernés ni celle des témoins directs ou indirects ; pour ce faire, ont été également mobilisés les outils d’objectivation des sciences sociales : analyse critique de documents et d’archives, entretiens semi-directifs, photos, témoignages oraux ou écrits, qui ont vérifié jusqu’au détail les faits, les ont croisés, discutés, validés ou écartés.

Visant à la compilation la plus large possible des témoignages directs ou indirects, l’enquête procède à une véritable cartographie des réseaux de témoignages des membres des familles concernées, de certains soldats, entre va-et-vient en France, en Belgique et en Algérie, avec une plongée dans la société profonde rurale grâce à un « carottage » allant du général au particulier, afin de faire remonter la vérité ; loin des narratifs officiels et des occultations, elle déconstruit les versions « fragmentaires et mensongères » de l’armée française. Elle entreprend une analyse par le bas qui, même dans la fragilité de ses sources, laisse entrevoir certaines dimensions des horreurs dissimulées derrière le froid bulletin d’information officiel mentionnant lapidairement « l’encerclement des villages d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni… à la suite de tirs ayant causé la mort d’un tirailleur… et la fouille de ces villages où 39 rebelles furent abattus ».
Afin de comprendre comment l’insoutenable est arrivé, les auteurs cherchent d’abord du côté des soldats français, des archives françaises et de la presse de l’époque. Les quelques militaires qui acceptent d’en parler éludent les questions, renvoient la responsabilité sur les Sénégalais qui avaient perdu un soldat dans une attaque des « rebelles », ou sur le responsable de la SAS déclaré corrompu et « pourri » qui aurait lui aussi mis à son tour la tuerie sur le dos d’une réaction brutale de la Compagnie des Africains qui « tua tout ce qui bougeait et brûla les maisons ». Les archives ne sont pas plus explicites, la consultation des JMO (Journaux des marches et opérations) ne relève quant à elle, laconiquement, que le fait « qu’à la suite d’un accrochage qui a donné lieu à une fouille de villages, 39 rebelles sont abattus ».
Aucune source ne permet de documenter les ordres officiels et la hiérarchie des responsabilités des uns et des autres pour une tuerie qui se déroule à huis clos. Les journaux du moment restent également muets sur les faits relevant, à partir « des accrochages quotidiens, qu’une quarantaine de rebelles ont été abattus ».
Du côté de la population, la mémoire reste vive, le compte rendu qu’en font les témoins directs est précis et détaillé. Le souvenir de la nuit d’horreur est toujours là, marquant les esprits à jamais ; les témoignages se recoupent au détail près et confirment une opération froidement planifiée, non pas simplement réactive : les assassinats se sont déroulés de manière très organisée, le capitaine de la SAS tenait une liste de noms, dont certains ont été froidement « abattus » sur le seuil de leurs maisons, et d’autres, après leur regroupement au cimetière, ont été exécutés et achevés d’une balle dans la tête.
N’y ont échappé ni vieux ni jeunes, des familles entières vont être effacées pendant cette longue nuit d’horreur. Il ne suffisait pas de tuer, il fallait humilier durablement cette communauté paysanne fondée sur l’honneur, il fallait la toucher dans sa dignité au plus profond d’elle-même en s’en prenant aux femmes. Ce sera donc, dans le cas de ces villages, une pratique coutumière de répression que vont employer les soldats : une séance de dénudement des femmes du village réunies devant la mosquée. Mais aussi et surtout des viols avérés, révélés « pudiquement » sans insistance, mais non sans assurance, sans que les noms soient cités, comme pour protéger, au-delà des violences subies, la dignité des femmes.
Loin d’être une opération isolée de punition collective, le massacre relevait d’une « tentative de reconquête française » des hauteurs de la vallée de la Soummam. Quelques mois plus tard (en novembre 1956), un autre massacre commis non loin de là a été documenté par le célèbre écrivain Mouloud Feraoun, qui décrivait le même modus operandi, où quatre-vingts personnes furent exécutées, une centaine disparurent, et de nombreuses femmes furent violées.
Ces opérations, par leur préparation logistique et les ordres des commandements locaux, sans doute couverts par leurs supérieurs, au plus haut niveau, s’inscrivaient dans un contexte précis avec des objectifs aussi précis. Il s’agissait de « produire un effet de terreur » pour faire rentrer dans le rang les survivants et écraser dans l’œuf l’insurrection populaire naissante. L’année 1956 marque un moment de radicalisation de la violence coloniale à l’égard des populations civiles. C’est l’année où, en mars, le parlement vote les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet ; pouvoirs qui donnent « carte blanche » à l’armée pour une répression collective indistincte visant « rebelles » et civils, avec des exécutions sommaires, des corvées de bois (plus de 21 000 froides exécutions recensées), des viols, et la torture qui se généralise.
Sans doute est-il nécessaire d’écrire une histoire située de ces « massacres », comme le souligne Raphaëlle Branche dans sa recension de l’ouvrage (dans la revue Alarmer). Pour les historiens, il est en effet important de croiser les sources, d’être attentifs aux causes et aux raisons de tels déchainements, en prenant en compte le niveau local, régional et national, les caractéristiques historiques et socio-anthropologiques des territoires considérés, le statut, la place des différents responsables et acteurs de ces faits, mais également les conditions de la collecte des informations.
Cependant, dans un contexte de révisionnisme historique insidieux du fait colonial et de ses violences intrinsèques, les réserves académiques légitimes quant à l’objectivation de ces faits peuvent très vite déboucher sur ce qui pourrait être reçu comme, sinon un déni, du moins une relativisation de ces derniers. C’est bien d’ailleurs la critique, du côté de politiques et médias français, de la prétendue demande de repentance des Algériens qui fonctionne comme fermeture du débat sur ces crimes, qui restent sans noms et sans responsables.
Les auteurs insistent bien sur le fait « qu’il ne s’agit pas d’une mémoire dictée par l’État algérien dans le cadre de ce que certains commentateurs français qualifient de « rente mémorielle », mais d’un sentiment, d’un moment, d’une mémoire qui continuent d’habiter intimement nombre de villageois et villageoises dont les familles ont été endeuillées ». C’est bien une exigence de vérité qui travaille ces familles ; exigence de vérité pour nombre d’entre elles notamment à propos de leurs disparus engloutis à cause de violences criminelles non reconnues jusqu’à présent.
Plus qu’une recherche académique, ce courageux ouvrage s’inscrit dans une démarche de dévoilement de ces crimes et appelle à leur reconnaissance pour sortir du « daltonisme colonial… passé et présent », dans un contexte de réhabilitation de la colonisation, de ce qui est revendiqué par une partie de l’opinion publique et certains historiens « révisionnistes » comme « violences croisées » (voir l’ouvrage de Sonia Laribi et Pierre Vermeren, Quelle paix des cimetières en Algérie ?, Riveneuve, 2026) mettant à égalité, comme « ennemis complémentaires », occupants et occupés, exploiteurs et exploités.
