De la révolte à la révolution

En guise de préambule, signalons que les dates indiquées dans le sous-titre de la correspondance de Breton ne sont pas exactes ; en effet, sa dernière lettre à Tzara est de décembre 1934, et celle adressée à Picabia, figurant dans les « annexes », est datée de décembre 1952 ! Le sous-titre devrait donc indiquer 1919-1952.


André Breton, Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia. 1919-1924. Présentée et éditée par Henri Béhar. Gallimard, 250 p., 26 €

Revue Europe, septembre-octobre 2017. 380 p., 20 €


De plus, au milieu de la page 153, il faut lire André Breton à Théodore Fraenkel, et non à Tristan Tzara. Enfin, et sous réserve d’inventaire, page 171, en son milieu aussi, on devrait lire Francis Picabia à André Breton, et non l’inverse ! Coquilles ? inattention ? mauvais survol des épreuves ? Bref, Béhar lui-même, dans ses notes sur la correspondance, page 30, voulant évoquer les discussions du groupe surréaliste engendrées par la soutenance de thèse de Michel Sanouillet sur « Dada à Paris » dans les années 1960, modifie l’enseigne du café où nous nous réunissions alors en « La Fontaine de Vénus », quand il est bien connu qu’il s’agissait de « La Promenade de Vénus », situé en plein quartier des Halles ; peut-être était-il sous l’influence de la rue Fontaine où habitait Breton ? Il faut cependant noter que si les précédents volumes des lettres de Breton étaient à sens unique, nous bénéficions ici d’une correspondance « croisée » en deux volets ; l’éclairage se fait ainsi plus précis.

André Breton, Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia

Francis Picabia, en 1919

En janvier 1919, le mouvement Dada s’essouffle à Zurich, où il s’active depuis février 1916, au Cabaret Voltaire. Tristan Tzara, son principal animateur, semble avoir épuisé le contenu de sa « boîte à outils scandaleux », du moins en cette contrée un brin exotique qu’est la Suisse aux yeux des jeunes poètes qui s’agitent, eux, dans les revues SIC et Nord-Sud publiées à Paris : André Breton et quelques autres. Le 6 janvier 1919, à la recherche de nouvelles munitions, Tzara adresse une lettre à Breton dans laquelle il sollicite des manuscrits inédits, destinés au prochain cahier Dada.

Ce même 6 janvier 1919 voyait la mort plus ou moins accidentelle (suicide ou accident ?), à Nantes, où il allait être démobilisé, de celui qui venait, par ses lettres à l’Umour ravageur, de modifier le cours de la sensibilité de Breton en faisant table rase de toutes les coquetteries « pohétiques » et « artistiques » qui, à ses yeux, ruinaient l’esprit nouveau ne demandant qu’à émerger, je veux parler de Jacques Vaché. Le 22 janvier, Breton répond à Tzara, sachant qu’il n’a appris la nouvelle que tardivement. Voici le début de sa lettre : « Cher Monsieur, je me préparais à vous écrire quand un chagrin m’en dissuada. Ce que j’aimais le plus au monde vient de disparaître : mon ami Jacques Vaché est mort ». Dès lors, c’est une véritable substitution mentale qui va se développer, le personnage de Tzara venant occuper le rôle qu’aurait dû jouer Vaché auprès de Breton, à qui il venait d’annoncer sa prochaine visite en ces termes : « Les belles choses que nous allons pouvoir faire – Maintenant ! ».

On notera que Breton est littéralement obsédé par le personnage de Vaché, au point de le faire réapparaître plusieurs fois dans ses lettres à Tzara ; par exemple, le 20 avril 1919 : « Si j’ai en vous une confiance folle, c’est que vous me rappelez un ami, mon meilleur ami, Jacques Vaché, mort il y a quelques mois. Il ne faut peut-être pas que je me fie trop à cette ressemblance » ; ou encore le 29 juillet : « Je pense à vous comme je n’ai jamais pensé qu’à Jacques Vaché… ». Plus tard, dans ses Entretiens avec André Parinaud, Breton précisera à nouveau : « Il est évident que l’attitude de Tzara s’apparente de très près à Jacques Vaché, ce qui va m’amener à reporter sur lui une bonne part de la confiance et des espoirs que j’avais pu mettre en celui-ci ».

André Breton, Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia

Tristan Tzara, par Lajos Tihanyi (1927)

On a pu remarquer au passage que Breton laisse percer un doute : il ne doit pas trop se fier à cette ressemblance. Si la présence de Tzara va, en effet, permettre à Breton et à ses amis de réaliser par des actions concrètes et scandaleuses le désir de subversion qui animait Vaché, d’autres sollicitations existent aussi chez eux, qui vont semer la graine de ce qui s’appellera plus tard le surréalisme, mais qui déjà s’affirme matériellement. Dans la première série de la revue Littérature, animée par Aragon, Breton et Soupault, les numéros 8, 9 et 10, entre novembre et décembre 1919, proposeront les trois premiers chapitres d’un texte intitulé Les Champs magnétiques, sous la signature de Breton et Soupault. Toujours dans les Entretiens, Breton pourra déclarer : « Incontestablement, il s’agit là du premier ouvrage surréaliste (et nullement Dada) puisqu’il est le fruit des premières applications systématiques de l’écriture automatique ».

Ce n’est finalement que le 17 janvier 1920 que Tzara fera sa première apparition à Paris, boulevard Émile Augier, chez Germaine Everling, où Picabia l’avait invité ; c’est là qu’il rencontrera, enfin, Breton, Aragon, Éluard et Soupault, après une longue attente. Dada à Paris pouvait commencer ! Nous n’allons pas revenir sur les spectaculaires manifestations qui allaient s’ensuivre, ni sur les réactions vives qu’elles allaient entraîner ; on en retrouvera la trace, en filigrane, dans les lettres qu’échangeront Tzara et Breton entre 1920 et 1923, avant que certaines dissensions ne viennent interrompre l’aventure. Ce n’est qu’en 1929 que le lecteur retrouvera la correspondance croisée, qui, elle aussi, s’arrêtera définitivement en 1934, des divergences graves d’une tout autre nature surgissant alors sur le plan de l’activité politique.

Mais revenons un instant sur ce qui va provoquer la fin de Dada. Assez vite, une évolution se dessine au sein du mouvement, et l’activisme systématique de Tzara se voit contrarié par la volonté de Breton de faire évoluer l’action vers des manifestations non dépourvues de « contenu », ce que Dada récusait. Ainsi, en 1921, la fameuse « Visite à Saint-Julien-le-Pauvre », qui anticipait de plusieurs décennies sur les « Congrès de la Banalyse », tout en évitant de tomber dans le piège de l’institutionnalisation comme ces derniers, ou encore le « Procès Barrès », pour « atteinte à la sûreté de l’esprit », marque du génie de Breton qui remet en cause celui des « maîtres anciens ». Et quand Breton évoque le projet d’organiser un « Congrès de Paris » destiné à confronter les mouvements d’avant-garde contemporains, à l’automne 1921, le torchon brûle ! Une lettre décisive de Breton, en date du 4 décembre 1922, n’y va pas par quatre chemins : « Ce que je pense de vous, vous le savez bien, beaucoup de mal. Je ne m’en cache pas ».

Tristan Tzara avait fini de remplir son office de « doublure », et Dada avait vécu. La parenthèse se refermait, et le surréalisme des origines, avant baptême, qui, depuis Les Champs magnétiques, cheminait sous roche à la manière d’une rivière soudain absorbée par une faille rocheuse, avant de connaître une résurgence assurant dès lors son cours régulier, violences torrentueuses comprises, pouvait s’affirmer au grand jour par le Manifeste d’André Breton, en 1924. Il faudra pourtant attendre 1929 pour voir Tzara rejoindre les surréalistes, après qu’il eut adressé à Breton son livre De nos oiseaux, accompagné d’une dédicace complice. Ce sera d’ailleurs sa plus grande période poétique, que trois ouvrages essentiels viendront confirmer ; mais nous verrons cela plus loin, à propos du numéro spécial de la revue Europe.

André Breton, Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia

Tristan Tzara, par Robert Delaunay (1923)

Les derniers mots de Breton à Tzara/Dada sont brefs et décisifs. Ils figurent au bas d’une lettre du 10 février 1923 qui lui est adressée par Péret, Eluard, Aragon, Limbour et Ernst, dont Henri Béhar ne nous donne, hélas, pas le contenu ; néanmoins, voici ces mots : « Non, décidément, et surtout merde pour Ribemont-Dessaigne ». De même, le présentateur de cette correspondance ne trouve-t-il pas utile d’expliciter pourquoi ce n’est que le 22 juillet 1929 que Breton écrira à Tzara une lettre qui va préparer son adhésion au mouvement surréaliste, laquelle prendra forme après une autre lettre du 22 novembre, où Breton lui écrit : « Pourquoi ne viendriez-vous pas quelquefois à Cyrano, où nous nous réunissons tous les jours de 7 h à 7 h 45 ? ». Le passage de la révolte iconoclaste à « La Révolution surréaliste » – intitulé de la revue du mouvement – s’opérera alors sans douleur immédiate ; en 1934, cependant, les choses prendront une autre tournure…

Séduit par le portrait tonique que fait de lui Tzara dans ses lettres, Breton se décide à prendre contact avec Picabia, dont il apprécie la violence provocatrice de sa revue itinérante 391 ; ce sera fait le 11 décembre 1919, donc peu de temps avant l’apparition de Tzara à Paris. Et le 17 janvier, boulevard Émile Augier, tous trois feront enfin connaissance physiquement, après tant d’échanges épistolaires !

Ceux qui ont approché Breton savent à quel point son extrême courtoisie et sa curiosité toujours en éveil donnaient de lui une image bien différente de celle propagée par ses ennemis. On peut le vérifier dans ses missives à Picabia, en dépit de quelques sournoiseries de ce dernier. Par exemple, lorsque Breton, qui tente d’organiser le fameux Congrès de Paris sur l’avant-garde, sollicite quelques idées auprès du Dandy-Dada, celui-ci lui suggère, dans une lettre du 17 février 1922, de faire appel à toute une série d’écrivains parfaitement incompatibles avec les objectifs de la chose. Qu’on en juge : Roland Dorgelès, Pierre Benoit, Henri Barbusse, ou encore Henri Letellier, directeur du quotidien Le Journal !

Il faut savoir aussi que Picabia, dont l’activité corrosive s’exerçait souvent en marge du groupe, avait déjà rendu publique sa décision de rompre avec Dada, le 11 mai 1921, dans un article spectaculaire publié dans Comœdia. De même, le 27 avril 1922, Breton, dont le célèbre « Lâchez tout », figurant dans le numéro 2 de la nouvelle série de Littérature daté du 1er avril, incluait Dada, ses pompes et ses œuvres, décidait à son tour de rompre sans plus attendre. Peu à peu, les rapports des deux hommes vont gagner en complicité, et l’on doit légitimement avancer qu’à son tour Picabia va se substituer à Tzara dans l’esprit de Breton, comme Tzara avait pris la place de Vaché à la mort de celui-ci.

André Breton, Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia

Tristan Tzara © S. Hammond

Ponctuée de brouilles légères, mais toujours incroyablement touchante par sa sincérité, la relation Breton/Picabia durera jusqu’à la disparition de ce dernier, précédée d’une lettre-préface du 1er décembre 1952 pour une ultime exposition à la galerie Colette Allendy – ici reproduite – et, à la mort de ce pionnier de l’esprit moderne, d’un salut somptueux – « Adieu ne plaise » – prononcé par Breton au cimetière Montmartre le 4 décembre 1953, ne figurant pas dans ce volume puisqu’il ne s’agissait pas d’une lettre au sens habituel !

Venons-en à ce numéro de la revue Europe qui fait la part belle à deux gros dossiers, consacrés l’un à Kurt Schwitters, l’autre à Tristan Tzara, que revoici. Commençons par Schwitters, et donnons pour cela la parole à Tzara : « Schwitters est une de ces individualités qui par sa structure intime a toujours été naturellement Dada. Il l’aurait été même si ce cri de ralliement n’avait pas retenti en 1916 », pourra-t-il écrire au début des années 1950, ajoutant plus loin : « [Schwitters] est de ces dadas qui ont contribué à déniaiser les notions d’art, à en dévoiler la mystification », ce qui, soit dit en passant, relativise beaucoup l’importance de Dada dans l’évolution de la pensée moderne, puisque, de l’aveu même de son initiateur, on pouvait agir avec autant de violence décisive sans pour autant en être ! D’ailleurs, dès avril 1912, bien avant Dada, Arthur Cravan, autre agitateur, n’avait-il pas déjà liquidé les mythes littéraires et artistiques dans sa revue Maintenant ?

Retour à Tzara, traité en majesté par plusieurs collaborateurs de ce numéro, parmi lesquels Henri Béhar se taille la part du lion, trois longs textes à l’appui, plus un entretien avec Serge Fauchereau. Dans cet entretien, Fauchereau met le doigt sur ce qui constitue l’acmé du poète Tzara, cette période au cours de laquelle il rejoint le groupe surréaliste à l’appel de Breton, après que Dada eut sombré dans une extrême confusion : « Pour moi, c’est la grande période de Tzara. L’Homme approximatif, toute cette période entre 1929 et 1939… ».

En effet, trois œuvres majeures vont apparaître coup sur coup : en 1931, L’Homme approximatif, donc, titre génial, véritable interrogation sur la vie intérieure à lui tout seul ; Où boivent les loups, en 1932, qui introduit l’analogie allant de l’homme au lycanthrope : Grains et issues, en 1933, forme poétique singulière où l’anthropologie et le sens de l’épique se nourrissent l’un de l’autre. N’oublions pas un texte théorique de première importance, son Essai sur la situation de la poésie, en 1931, publié dans le numéro 4 de la revue Le Surréalisme au service de la révolution, qui structurera l’activité du groupe en un moment où la politique tendait à prendre un peu trop le dessus.

André Breton, Correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia

Tristan Tzara, par Francis Picabia © 1925

Paradoxalement, lorsque Tzara décide de rompre avec le surréalisme, en 1935, c’est pour suivre aveuglément les directives du Parti communiste français ; Béhar le cite : « Je demande la suppression du groupement politique du surréalisme, l’élargissement du front des intellectuels […] dans le but d’appuyer inconditionnellement, affirmativement et sans discussion l’activité du P.C. ». Au même moment, Breton et le groupe s’éloignent du Parti, non sans se souvenir que Tzara, en 1927, déclarait : « Reconnaître le matérialisme de l’histoire […] ne peut être que la profession de foi d’un habile politicien : un acte de trahison envers la Révolution perpétuelle, la révolution de l’esprit, la seule que je préconise… ». Dès lors, veste prestement retournée, il va entrer de plain-pied dans le stalinisme, en franchissant la porte grande ouverte par Aragon, et n’en sortira jamais vraiment, quoi qu’en dise Henri Béhar qui tente de lui sauver la mise en écrivant : « La situation change en 1956 […] Tzara est en visite en Hongrie au moment où éclate la révolution […] À son retour en France, il dément que l’on ait affaire à un coup d’État fasciste […] Il est donc le premier à dire la vérité sur les événements de Budapest ». Faux, on va le voir.

Est-ce le poids de la vieille tradition politique de la revue Europe, longtemps organe culturel semi « officiel » du PCF en sa période la plus stalinienne, qui lui joue un tour, un simple « oubli » de sa part, une « pudeur » tardive ? Pourtant, Béhar devrait savoir qu’en décembre 1956, lors d’une assemblée générale du Comité d’action contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord – où figuraient quelques staliniens notoires et sartriens peu reluisants –, une motion proposée par Dionys Mascolo, Edgar Morin et Claude Lefort, évidemment soutenue par les surréalistes également présents, motion qui voulait rapprocher la lutte anticoloniale menée en Algérie et la lutte contre l’impérialisme soviétique qui venait de se manifester à Budapest, un vigoureux débat s’ensuivit au cours duquel l’alliance des staliniens et des sartriens tenta, en vain, d’interdire cette motion, l’amalgame paraissant inopportun à ces messieurs ; parmi les staliniens présents, Tzara, qui dut fuir à toutes jambes la colère de Benjamin Péret, bien décidé à lui faire passer le goût de ce pain que lui ne mangeait pas, comme chacun sait !

Autre « pudeur » de Béhar : en voulant souligner le fait que Tzara n’aurait pas sacrifié à la poésie de circonstance durant l’occupation, cette « poésie » aux alexandrins mirlitonesques, patriotards, voire embués de la vapeur humide des sacristies – comme le firent Aragon, Éluard, Emmanuel et quelques autres –, il passe sous silence le fait qu’en aucun cas il n’a dénoncé cette poésie, préférant une retenue prudente et douillette au raffut ravageur que fit Benjamin Péret – tiens, le revoilà ! – avec son pamphlet Le déshonneur des poètes, Mexico, 1945, mais publié en France par les soins d’Alain Gheerbrant !

Bon, si l’on veut bien tenir compte des remarques qui précèdent, on pourra quand même apprécier ce numéro de la revue Europe, riche en informations sur deux créateurs essentiels à ce que fut la vie intellectuelle au cours du XXe siècle. Ne rien oublier, toutefois…

Alain Joubert

À la Une du n° 47