Les musées face aux enjeux environnementaux

Quatre-vingts professionnels des musées interviennent dans Musée et écologie pour témoigner de ce qui se fait à leur échelle en matière d’écologie. Ils se mobilisent pour produire de nouvelles orientations, approches et pratiques, transposer l’écocritique et partir à la recherche d’une écosophie.

Lucie Marinier, Aude Porcedda et Hélène Vassal (dir.), avec le concours d’Elisa Leprat et Béatrice Roche | Musée et écologie. Missions, engagements et pratiques. La Documentation française, 676 p., 39 €

On pourrait croire le milieu de la culture un peu éloigné des questions écologiques, notamment celui des musées, à l’exception évidente des expositions dédiées. C’est le cas, par exemple, de l’exposition « Urgence climatique » qui a ouvert ses portes le 16 mai 2023 à la Cité des sciences à Paris. À l’exception, aussi, du patrimoine dit « en péril », comme le château de Chambord ou la ville de Venise, directement menacés par la montée des eaux. Publié en 2011, l’ouvrage Musées et développement durable alertait sur une nécessaire prise de conscience des enjeux environnementaux par les musées d’art à la suite des musées de sciences et de société. « Les limites de la croissance sont pourtant évoquées dans le monde des musées par l’intermédiaire de l’ICOM (International Council of Museums) dès 1962 puis en 1972 avec le colloque thématique « Musées et environnement » qui interrogeait déjà la fonction du musée face aux enjeux climatiques », apprennent les professionnelles de musées, enseignantes et chercheuses Lucie Marinier, Aude Porcedda et Hélène Vassal, en introduction de Musée et écologie. Missions, engagements et pratiques.

Pas moins de quatre-vingts professionnels du secteur interviennent dans cet abondant ouvrage pour témoigner de ce qui se fait déjà et du rôle que peuvent jouer le musée, les musées, face aux enjeux environnementaux et aux changements de société qu’ils impliquent. Elles et ils évoquent ainsi des missions d’éducation à l’environnement et de partage des connaissances grâce à la perception artistique, picturale, photographique ou musicale, des missions d’étude de l’histoire, de réconciliation avec la science, d’équilibre intellectuel, moral et spirituel, de conservation des arts et artefacts, et d’exemplarité en termes d’impact carbone.

Le Québec serait parmi les premiers pays à s’être structurés en matière de politiques publiques et de pratiques professionnelles, soulignent les trois directrices d’ouvrage qui dressent une chronologie des principaux travaux menés sur le thème musée et écologie. Si certains musées en France avaient mis en place des chantiers ponctuels auparavant, ce n’est qu’à partir de 2019 que des objectifs de développement durable sont apparus au sein de projets scientifiques et culturels ou pour structurer des plans d’action, à la RMN-Grand Palais, au musée du Louvre ou au Centre Pompidou. Vient ensuite une année charnière, 2022, qui, après la crise du covid, a vu émerger le workshop « Construire la durabilité de nos musées » au palais des Beaux-arts de Lille, « Musées, acteurs crédibles du développement durable ? », d’Icom France, ou encore un séminaire de formation à l’Institut national du patrimoine et à l’École du Louvre. Toutes ces initiatives sont décrites dans cet ouvrage qui est divisé en quatre parties : mises en route ; les nouvelles formes écologiques de l’art et du musée ; le musée citoyen au prisme de la transition socio-écologique ; et le musée acteur écoresponsable : normes valeurs méthodes.

Musée et écologie
Faire la queue (Londres) © CC-BY-SA-2.0/Lars Plougmann/Flickr

Tous les musées sont concernés par les enjeux environnementaux désormais, et non plus seulement ceux des sciences et des techniques, et ils doivent affronter une « dimension paralysante », affirment les chercheuses : au sein des bilans carbone, la part du déplacement des visiteurs atteint 80 à 90 %. De quoi remettre en cause leur fondement même : « présenter des objets à des visiteurs qui se déplacent physiquement ». Elles mettent en évidence plusieurs injonctions contradictoires : rendre accessible avec une position scientifique neutre mais ouvrir à la controverse, proposer plus de contenus et ralentir, ou « porter un témoignage scientifique sans muséifier le vivant ». Et de résumer : « Les musées, déboussolés, doivent trouver comment, pour emprunter à Bruno Latour « ré-attérir« . »

Tous n’avancent pas à la même vitesse, ni dans la même direction, certains sont prêts à la durabilité forte, qui implique des renoncements, d’autres au développement durable, selon lequel une certaine croissance reste soutenable. « Face à la violence faite aux écosystèmes comme aux personnes, le musée semble plus que jamais considéré comme un lieu de réparation, mais aussi de réconciliation démocratique et de citoyenneté active », défendent cependant les trois chercheuses pour qui il est « inenvisageable de séparer les questions écologiques et sociales ».

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Trop d’expositions, trop d’œuvres, « trop de valeurs d’assurance », « trop d’inconfort dans la visite », a réalisé Bruno Girveau, directeur du musée des Beaux-Arts de Lille, en revenant d’une tournée d’expositions parisiennes. Il a donc lancé l’expérience Goya, test méthodologique d’exposition éco-conçue, de la production à la diffusion et au tri des déchets. En mars 1914, une suffragette avait lacéré La Vénus au miroir de Vélasquez et c’est ce même tableau qui a été la cible, le 6 novembre 2023, de deux militants du groupe écologiste Juste Stop Oil, rappelle la chercheuse Lucie Marinier en remarquant que ce sont souvent des représentations de nature domestiquée qui sont attaquées. « Ces jeunes activistes reconnaissent ainsi paradoxalement la nécessité et la sacralité des œuvres, analyse-t-elle. En un mot, ils jouent « sur les deux tableaux » et installent le musée comme caisse de résonance. » L’art écologique n’est pas tout à fait l’invention de la semaine, ironise-t-elle ensuite en détaillant un écosystème où des acteurs tentent une écologie muséale : Manifeste du Slow Art ; artiste arboricole ou travaillant la terre ; esthétique environnementale « qui vise à faire émerger une nouvelle façon d’énoncer le drame écologique » ; transposition de l’écocritique née dans le champ littéraire au musée…

La troisième partie sur les nouvelles pratiques évoque aussi bien la nécessaire décolonisation muséale – où il s’agit de retirer ce qui est colonial dans les collections en interrogeant la provenance des œuvres et l’invisibilisation – que la musique inspirée par la nature, le palais de Lomé au Togo, transformé en un lieu artistique tenant compte de l’emprise de la végétation sur ses murs, en passant par l’exposition « Pour demain » à Québec, qui entend contrer l’éco-anxiété en générant un « profil vert » du visiteur pour le guider vers des actions concrètes.

Comment concilier conservation et durabilité ? Les musées témoignent de leur mue dans une quatrième partie qui tient plus du bilan que de la prospective et insiste vertueusement sur la prise en compte des publics, la responsabilité sociale, ou la gestion durable des collections (contre l’obsolescence) avec, par exemple, des alternatives durables aux matériaux pétrosourcés utilisés pour l’emballage des pièces. Un chapitre propose aussi un scénario pour limiter les impacts liés aux mouvements des œuvres. Mais que penser des efforts de réduction des déchets de la maison Vuitton, par exemple, si la réflexion n’englobe pas les objets créés en amont ? Quid des artistes et de leur travail pour changer leurs outils, leurs techniques avec des produits et des matériaux plus respectueux de leur santé et de l’environnement ? Ils sont trop absents de ce livre qui manque singulièrement de travaux dédiés aux transports des visiteurs, pourtant identifiés en préambule comme source majeure d’impact.

Le chapitre sur « le cycle de l’eau » se détache cependant. Il détaille notamment comment les flux et fluctuations de l’eau endommagent le bâti et le mobilier et déplore qu’aucun site n’envisage comme paramètre de surveiller le point de rosée, soit la température de condensation, à la surface des matériaux. Enfin, le bilan carbone, qui s’est imposé comme nouvelle norme d’évaluation environnementale, n’est qu’un outil de mesure pour les chercheuses Camille Pène et Laurence Perrillat qui préviennent : impossible pour un musée de réduire ses émissions « sans remettre profondément en cause son modèle économique, sa manière de programmer et de produire et ses objectifs de fréquentation ».