La psychiatrie, l’art brut et l’art moderne

Les Abattoirs de Toulouse proposent une exposition particulièrement réussie dans son ambition de lier l’histoire, la psychiatrie, l’art brut et l’art moderne, tant la variété des documents et l’intelligence de leur présentation permettent une  approche sensible du mouvement qui ne s’appelait pas encore la « psychiatrie institutionnelle ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est en Lozère, à Saint-Alban-sur-Limagnole, dans la Margeride, carrrefour et refuge de toutes les dérélictions, et autour de la figure de François Tosquelles (1912-1994), marxiste, catalan et psychiatre, que se créa un rapport autre à l’hôpital psychiatrique mais aussi aux patients et à leurs créations dans le permanent souci de permettre une humanisation de la vie de chacun.


Carles Guerra et Joana Masó (dir.), La déconniatrie. Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles. Arcàdia, 248 p., 28 €

Exposition aux Abattoirs, Toulouse, jusqu’au 6 mars 2022


S’il y a une énigme Saint-Alban, c’est bien celle que résume un des jeunes contributeurs du volume, Raphaël Koenig : « Comment, dans une situation des plus précaires, a-t-il été possible de participer à la lutte contre l’occupant, d’améliorer les conditions de vie des patients, mais aussi d’élaborer un discours théorique novateur qui, non content de constituer une contestation radicale des fondements idéologiques du régime de Vichy, s’est donné pour mission de préparer activement les évolutions sociales de l’après-guerre et dont l’influence se fit effectivement sentir dans les registres les plus divers, allant de la “schizoanalyse” à la lutte anticoloniale ? »

La déconniatrie. Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles

Romain Vigouroux, « François Tosquelles dans un parc pour enfants, dans le jardin des Bonnafé à l’hôpital de Saint-Alban » (non daté). Collection Famille Ou-Rabah – Tosquelles © Roberto Ruiz

Le livre qui a accompagné la mise en œuvre de l’exposition réunit une quinzaine de contributeurs qui précisent et reprennent cette histoire, liée à une conjoncture unique qui brassa les hommes, les idées, les révoltes et les héritages culturels. Ce moment institutionnel ne doit pas moins à la guerre d’Espagne et à la Retirada qu’aux rencontres livresques et concrètes avec des surréalistes, dont Paul Éluard qui se réfugia un temps à Saint-Alban, mais aussi le résistant Georges Canguilhem échappé du mont Mouchet.

Pour Tosquelles, qui aimait les paradoxes, comme en témoigne sa « déconniatrie », l’acte conjoint de l’analysant et de son psy les engage tous deux dans les rêveries de libres associations. À noter aussi sa déclaration, maintenue à des décennies d’intervalle, selon laquelle il n’a jamais fait d’aussi bonne psychiatrie que dans le camp de réfugiés de Septfonds et pendant la guerre civile espagnole, car la guerre « situe » les gens : chacun y sait sa place et, sauf à savoir les malheurs de la guerre, cette structuration est heuristique dans les contradictions qui s’y résolvent.

De là sa volonté à Almodôvar, en Estrémadure, de commencer des soins au plus près du front, le lieu des traumas, quitte à mettre au travail toute la population disponible, sans autre base de psychologie que la formation en situation, comme il le fit en France dès son arrivée à Septfonds, camp qu’il a choisi pour sa réputation de réunir des intellectuels et une population réduite au double traumatisme de l’enfermement et de la mise à l’écart. C’est là qu’il a travaillé comme infirmier, dans la boue, avec des sandales usées jusqu’à la corde, ses diplômes de médecine obtenus à Barcelone n’étant pas valables en France. Il vécut de la subvention que le gouvernement mexicain attribuait aux exilés indésirables chez les franquistes. C’est de ces camps que sortirent les premières œuvres qualifiées d’« art des indésirables » à l’heure où l’Allemagne attaquait « l’art dégénéré ».

L’Occitanie se prévaut aussi d’une tradition d’attention portée aux aliénés depuis Pinel (1745-1826) et Esquirol (1772-1840), sans oublier, sous la Restauration, les multiples créations du frère Hilarion, un capucin. À Saint-Alban, l’humanisation du lieu – la volonté de désincarcérer les patients – avait été entreprise dès les années 1933-1936 par Agnès Masson, première femme directrice qui réalisa les conditions élémentaires de confort, peintures propres, chauffage, ce qui n’empêche qu’elle ait été très traditionnelle sur la question du genre, traitée par Paul B. Preciado.

La déconniatrie. Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles

Artiste inconnu, « Portrait des deux fondateurs, Lucien Bonnafé et Jacques Matarasso, un seul visage » (vers 1933) Collections La Cinémathèque de Toulouse © Collections La Cinémathèque de Toulouse

On ne sait ce qui fut le plus étonnant à Saint-Alban, Jean Oury, Félix Guattari, Roger Gentis et en partie Frantz Fanon, ou les multiples complicités qui se nouèrent, d’abord par nécessité de survie. Le fait primordial de ce bout du monde, à 1 000 m d’altitude, à 40 km au nord de Mende, était peut-être lié au potager, des gestes qui peuvent bien être source de socialisation pour des gens sortis du monde rural. Mais l’urgence, pour les patients et les soignants, était bien de produire, quand ailleurs 40 000 aliénés ou déclarés tels périrent enfermés et sous-alimentés, les hôpitaux psychiatriques étant encore moins ravitaillés que les prisons.

On sait les grands noms qui passèrent à Saint-Alban, Éluard et Nusch sa femme, Georges Canguilhem échappé de la déroute du maquis du mont Mouchet, Tzara et bien d’autres, juifs ou pas, résistants ou pas, et l’on imagine la perplexité de la police à laquelle le directeur communiste Lucien Bonnafé déclara qu’il ne se souciait pas des options et activités de ses subordonnés (et qu’il ne les dénoncerait donc pas). Un travail collectif sous la corne du taureau, auraient dit les surréalistes dans la mouvance des libertés qu’ils préconisaient, permit de produire, produire sans fin et collectivement sous l’intitulé non moins surréalisant de « Société du Gévaudan », qui n’ignorait sans doute rien de la Bête du passé. Phénoménologie, psychanalyse, anthropologie, épistémologie permirent des approches croisées, dans la meilleure voie de ce que nous appelons des « intersectionnalités ». C’est là que la thèse de Lacan fut imprimée pour la première fois, que l’attention fut portée sur son travail, dix ans avant son premier séminaire. Le rapport au monde de Tosquelles fut aussi marqué par la langue, l’écart à la langue normée, le castillan pour ce Catalan, la complicité avec André Chaurand pour l’occitan, et il en jouait : « Un psychiatre pour être bon psychiatre doit être étranger ou faire semblant d’être étranger. »

Les films présentés à l’exposition ont le mérite de montrer la vie de l’institution dans les années 1950. Les patients ont un club qu’ils gèrent, ils organisent des fêtes à l’hôpital, ils tiennent le journal interne, Le Trait-d’union. On y voit l’humanité des années 1950, un temps qui portait des projets collectifs dans un cadre de pauvreté rurale antérieure aux effets des trente glorieuses et à l’hyper-individualisme contemporain, ce qui rend terriblement datée la logique affirmée.

La déconniatrie. Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles

Marguerite Sirvins, « Mariage » (non daté) Collection de l’Art Brut, Lausanne © Ulrich Choffat, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

La fonction de l’État, c’est d’empêcher qu’il y ait des institutions, put dire Tosquelles, jamais avare de paradoxes. Ce qu’il entendait, c’était surtout soigner l’institution : c’est bien par les confiscations opérées par le POUM catalan (Parti ouvrier d’unification marxiste), en pleine guerre civile, qu’il put exercer à Reus. En ce sens, son sponténisme n’allait pas jusqu’à la suppression de l’institution, qui opèrerait une relégation plus subtile encore car il y a d’abord la souffrance des malades et elle doit être prise en charge. Tosquelles ne préconisa jamais ce que fit la loi Basaglia en 1978 en Italie. Ce débat avait en partie émergé lors de sa rencontre avec Frantz Fanon, qui crut davantage au ressort de la culture d’origine des groupes humains peu urbanisés, moins idéologisés, tels qu’il les rencontra à Blida.

Les surréalistes en surplomb libéraient l’expression des uns et des autres. Au loin, Miró, Picasso, qui n’a pu se détacher totalement de la Retirada, aidèrent leurs proches, mais l’art dans les camps d’internement, l’art comme occupation et ergothérapie, un art de la sympathie aurait dit Breton, a failli se perdre, s’est perdu en partie comme à Septfonds tandis que la volonté de témoigner a donné des productions qui, d’abord repérées par des surréalistes puis par Jean Dubuffet, finirent par être reconnues comme supposant la publicité par destination. Le grand pourvoyeur de l’exposition est Auguste Forestier qui, après quelques années sur les routes, vécut presque toute sa vie à Saint-Alban, trafiquant du bois et de la ferraille soigneusement récupérée quand il « n’hibernait » pas dans la torpeur. Le soignant, lui, observe cliniquement le comportement, la manière de faire et ce qui s’y joue, ce qui n’empêche pas Tosquelles de brandir en 1947 l’énorme bateau de Forestier comme un trophée. L’exposition donne évidemment beaucoup de place à divers dessins, de noms connus ou pas.

Le statut de ces œuvres a toujours fait débat. Ce sont les collectionneurs et des galeries spécialisées qui, encore dans la mouvance surréaliste, leur ont donné un statut. Hors les murs, une expo pareillement historicisée fait protester les tenants de la création contemporaine qui aimeraient voir des créateurs actuels (relégués à l’étage, mais non absents). Il reste que l’intelligence de cette exposition et la solidité du livre qui l’accompagne sont des modèles du genre, à pratiquer sans modération, surtout si vous n’allez ni à Toulouse, ni à Barcelone, ni à Madrid, ni même à New York, tous lieux qui accueilleront successivement La déconniatrie.

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