Une vie sous haute tension

Après Pierre Parlant, c’est au tour de Marie de Quatrebarbes de s’intéresser à la figure insolite et fascinante d’Aby Warburg. Empruntant d’ailleurs à Parlant l’inclusion de photographies en écho au texte, elle nous propose, écrite dans un style vertigineux, une plongée dans la Belle Époque mais aussi dans la maladie mentale.


Marie de Quatrebarbes, Aby. P.O.L, 208 p., 17 €


Aby Warburg est issu d’une riche famille allemande. Le début du livre évoque sa vie oisive et sa passion pour les livres, son voyage en Amérique et sa découverte des Hopis. Le voyage en mer annonce un voyage dans le temps autant que dans l’espace (les « vagues vineuses » évoquent Homère), Warburg se laisse porter par l’élément liquide vers une terre inconnue, mais sa quête n’est ni celle du conquistador ni celle du chercheur d’or. Il cherche moins à découvrir un autre monde qu’un autre rapport au monde, s’intéresse moins à la matière qu’aux signes et aux symboles. Marie de Quatrebarbes souligne dès la première page l’importance de l’électricité, à la fois dans la vie quotidienne et dans les représentations de cette énergie nouvellement apprivoisée, à la fin du XIXe siècle. Warburg, pour sa part, s’en méfie : « Le télégramme et le téléphone détruisent le cosmos. La pensée mythique et la pensée symbolique, en luttant pour donner une dimension spirituelle à la relation de l’homme à son environnement, ont fait de l’espace une zone de contemplation ou de pensée, espace que la communication électrique instantanée anéantit. » (Aby Warburg, Le rituel du serpent, Macula, 2003)

Aby, de Marie de Quatrebarbes : une vie sous haute tension

Le premier institut Warburg, à Hambourg © CC3.0/Ajepbah

Puis vient la guerre, celle qu’on a appelée la Grande Guerre ; sans aller au front, Warburg suit les événements de près et compile photographies et témoignages dans toute leur horreur, au point de perdre la raison. Il est alors placé dans un institut de soins, en Allemagne puis en Suisse – occasion pour l’autrice de s’intéresser à l’évolution de la psychiatrie. Parmi les médecins qui s’occupent de son cas figure Hans Berger, l’inventeur de l’électroencéphalogramme (son projet initial visait à prouver l’existence de la télépathie). Warburg, à cette période assiégé de peurs, notamment l’empoisonnement et l’anthropophagie, voit la persécution partout, comme si son système nerveux avait accumulé une trop grande charge négative. Les psychiatres, dont Ludwig Binswanger, ont du mal à savoir s’il peut guérir.

Le croisement de l’art et de la science réapparaît avec la visite à la clinique Bellevue où Warburg est suivi par Hans Prinzhorn, qui s’est intéressé à l’art et à la folie au point de rassembler des centaines d’œuvres réalisées par des fous. Avant d’étudier la médecine, il a étudié l’histoire de l’art, cheminement inverse de Warburg qui a brièvement étudié à la faculté de médecine de Berlin après ses études d’histoire de l’art. Au cours de la conversation entre les deux hommes est évoquée l’importance de la tache ; Warburg, spécialiste de la Renaissance italienne, avait écrit sur Léonard de Vinci et rapporté une anecdote au sujet d’une tache qui aurait fasciné ce dernier, puis son disciple, une tache en forme de « splendide chimère à gueule béante surmontée d’un ange gentil et frisé ». Cet épisode est repris dans L’expression de la folie que Prinzhorn écrit peu de temps après. Il n’en faut pas plus pour aboutir, en suivant le fil de la réflexion autour de l’art, de la représentation et de la santé mentale, au test de Rorschach, inventé à la même époque.

Aby, de Marie de Quatrebarbes : une vie sous haute tension

Le deuxième institut Warburg, à Londres © CC4.0/Philafrenzy

L’autrice choisit également de faire une place à Loïe Fuller et à sa danse serpentine, décrite par Anatole France, dans un court texte qui préface les mémoires de la danseuse (Ma vie et la danse, L’œil d’or, 2002), comme « une figure aérienne, comparable en grâce à ces danseuses qu’on voit, sur les murs de Pompéi, flotter dans leurs voiles légers ». Loïe Fuller, au-delà de l’aspect ondulatoire des mouvements qui a inspiré l’adjectif « serpentine », a dansé dans une robe à motifs de serpents et même manipulé sur scène un serpent vivant (comme le montre une des photos qui illustrent le roman), si bien que ses créations entrent pleinement en résonance avec « Le rituel du serpent », la célèbre conférence d’Aby Warburg qui embrasse l’histoire des arts en incluant des éléments de la culture amérindienne à travers les danses et les pratiques rituelles des Hopis.

Dans la cosmogonie des Hopis, le serpent est lié à l’éclair. Loïe Fuller est aussi, dans l’esprit de ses contemporains en tout cas, la représentation de la fée Électricité, au carrefour de l’art et de la science. Elle a fréquenté non seulement artistes et écrivains, mais aussi les époux Curie ainsi que Camille Flammarion ; elle a été une pionnière dans l’utilisation de la lumière et des filtres de couleurs dans les arts scéniques. Le parallèle avec Warburg, qui a rencontré Einstein à la fin de sa vie, mis au point des dioramas et dont le dernier projet était une exposition sur les liens entre astrologie et astronomie, méritait d’être fait.

Cette conférence, « Le rituel du serpent », est le sésame qui permet à Warburg de quitter la clinique, le signe qu’il a conjuré ses peurs et qu’il peut retourner à ses activités de recherche. « Aby est sorti d’affaire, apparemment, les portes de l’enfer se sont refermées derrière lui ». De son vivant (il meurt d’un accident cardiaque quelques années après sa sortie de la clinique), Warburg assiste à la création de la bibliothèque qui porte son nom, la Kulturwissenschaftliche Bibliothek Warburg. Mais tout n’est pas si prometteur : « Personne n’est jamais sorti d’affaire. Aby le sait. Bientôt les monstres vogueront en plein ciel, la guerre qui se prépare sera aérienne, des bombes à mains nues seront lâchées sur le monde où elles cracheront leur gaz. »

Aby, de Marie de Quatrebarbes : une vie sous haute tension

Marie de Quatrebarbes © T. de Lange/P.O.L.

Dans les années 1930, après sa mort et une fois Hitler installé au pouvoir, la bibliothèque Warburg est transférée à Londres et son frère doit s’exiler aux États-Unis. Car les Warburg sont juifs et, parmi les peurs récurrentes d’Aby lors de ses années de maladie, certaines sont liées à l’antisémitisme : « Et par-dessus tout Aby a peur d’être emprisonné, exécuté, que les Juifs soient éliminés, que son œuvre soit mise au pilon et du sang humain ajouté à son médicament […] Après l’assassinat de Walter Rathenau, alors président de la compagnie générale d’électricité et ministre des Affaires étrangères, Aby a peur que son frère soit enlevé et assassiné. Il se trouve que Walter Rathenau et Max Warburg étaient amis, et ce dernier sera bientôt la cible du même groupe d’extrême droite. Le délire d’Aby se mêle aux faits, il les éclaire d’un coup de projecteur ».

Aby Warburg a classé sa collection d’images en différents ensembles, dont un sur le thème de l’antisémitisme. L’autrice indique en passant que l’une des photos de cet ensemble, une photographie de Juifs prise par des soldats allemands en 1915, a été comparée par l’historien Michael P. Steinberg (qui a traduit en anglais la conférence d’Aby Warburg) à une photo d’Amérindiens : « Steinberg compare la manière dont ces hommes sont placés en série, chaque individu se voyant réduit au statut d’exemplaire type de sa communauté, interchangeable et rapportable à une entité abstraite, [à] une autre image de dix ans antérieure. Cette dernière met en scène un groupe d’Amérindiens soumis à un dispositif similaire : placés en rangs, les « Hopis hostiles » font face au photographe, exactement comme les « Juifs de Lodz » voyaient leur individualité niée, soumise au regard scrutateur d’une autorité qui segmente, inventorie et soumet les individus en fonction de caractéristiques qu’elle projette ». Interprétation qui renforce l’idée que Warburg a pu percevoir, plus ou moins consciemment, des ressemblances inattendues, non seulement en histoire de l’art, mais en histoire tout court.

Marie de Quatrebarbes réussit donc dans ce livre à la fois le portrait intime, comme le suggère le titre, d’un homme dont l’intelligence n’a d’égale que la sensibilité, et la riche tapisserie d’une époque bouleversée par la maîtrise de techniques nouvelles. On y retrouve également un style foisonnant et des images textuelles qui font écho à ses autres œuvres, notamment Voguer (P.O.L, 2019), qui faisait déjà la part belle à la danse et aux métaphores électriques.

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